
Fraîche, pétillante et très moderne, l’adaptation de Beaucoup de bruit pour rien réalisée par Joss Whedon est étonnante, très drôle et rend hommage à une pièce de Shakespeare qui, après 400 ans, n’a pas pris une ride. Beaucoup de bruit pour rien, version 2.0, nous rappelle qu’avant d’être le papa de l’énorme blockbuster Avengers en 2012, Joss Whedon est surtout un génie cinéaste appliqué, doué pour la mise en scène et grand amateur d’échanges piquants et plein d’humour. Pour un film qui a été tourné entre amis et en vacances, Beaucoup de bruit pour rien se révèle être une comédie romantique hilarante, jeune et très agréable, qui pourrait bien donner un léger coup de vieux à l’adaptation de Kenneth Branagh (1993).
Le pitch : De retour de la guerre, Don Pédro et ses fidèles compagnons d’armes, Bénédict et Claudio, rendent visite au seigneur Léonato, gouverneur de Messine. Dans sa demeure, les hommes vont se livrer à une autre guerre. Celle de l’amour. Et notamment celle qui fait rage entre Béatrice et Bénédict, que leur entourage tente de réconcilier tout en essayant de déjouer les agissements malfaisants de Don Juan.
Joss Whedon… Ah, Joss Whedon, réalisateur mystérieux et génie geek/nerd à ses heures perdues… l’homme qui m’a valu mes plus belles heures devant un petit écran grâce à sa série indémodable, inimitable et culte Buffy Contre Les Vampires ! Il suffit d’observer attentivement son parcours pour comprendre comment Joss Whedon peut aussi aisément passer d’Avengers (2012) à une œuvre de Shakespeare, en dehors du fait qu’il s’agisse de son auteur favori. De Buffy à Dollhouse, en passant par la case scénariste au cinéma avant de réaliser son premier long-métrage (Serenity, 2005), Joss Whedon est bien entendu un grand fan de fantastique/science-fiction, mais en y regardant le plus près la majeure partie de ses succès repose grandement sur sa capacité à écrire des personnages attachants et concrets, tout en développant leurs interactions, en ancrant toujours son univers fictif et/ou burlesque (Dr Horrible’s Sing-Along Blog) dans un cadre bien réel, offrant alors une seconde lecture bien plus profonde que ce qu’il y parait. Au fil des saisons de Buffy ou d’Angel par exemple, Joss Whedon a su conquérir son public grâce à un humour bien présent, toujours efficace, donnant souvent lieu à des échanges et des situations hilarants et réussis. Mais son arme fatale est l’amour : Angel/Buffy, Buffy/Spike, Willow/Tara… Joss Whedon a su créer de grandes histoires d’amour, souvent impossibles ou maudites, et pour une fois, grâce à Shakespeare, c’est l’occasion rêvée de rompre avec cette tradition.
Adapter Beaucoup de bruit pour rien ressemble finalement à une balade dans le parc pour Joss Whedon, vu que l’intérêt de la pièce repose grandement sur ses personnages contrastés et ses dialogues extrêmement précis, rythmés et humoristiques. Contrairement à l’adaptation de Kenneth Branagh, Joss Whedon choisit un univers moins fastueux (bien que sa propre villa, le lieu de tournage, soit immense) et propose son film en noir et blanc, pour conserver un coté classique et rendre hommage aux comédies romantiques des années 50. Une ambiance dépouillée qui permet d’apprécier au mieux ce film, et surtout la performance géniale des acteurs, qui surprend dès le début par sa forme mais aussi par la fluidité des dialogues quasiment intacts, mais toujours aussi pertinents et drôles. L’ensemble du film est brillant, étonnamment moderne et original, offrant une nouvelle dimension et une sacrée légèreté à une histoire qui met parfois du temps à se mettre en place. Whedon réussit l’exploit de rendre un texte d’une autre époque aussi accessible que si c’était une œuvre contemporaine, si bien que les monologues affûtés (qui pourrait dérouter un public plus jeune) sont tous aussi exaltants et appréciables que les disputes et autres quiproquos qui pullulent pendant tout le film, grâce à un ton parfois burlesque et décalé.
Si c’est à Shakespeare que l’on doit un scénario aussi rythmé et prenant, Joss Whedon se lâche sur la mise en scène, accentue le comique de situation et occupe pleinement cet espace unique, exactement comme dans une pièce de théâtre. En réunissant ces deux univers parfois complémentaires, Joss Whedon réussit brillamment à rendre hommage à cet auteur si talentueux et visionnaire que sa pièce publiée en 1600 est toujours d’actualité, à quelques détails près, en 2014 !
Mais ce n’était pas l’unique but de cette adaptation, en fait. C’était également occasion de s’en payer une bonne tranche entre amis. Joss Whedon est un homme fidèle et on retrouve souvent, comme ici, ses acteurs fétiches et ami autour de lui. Amy Acker est donc passée de Angel à Dollhouse, puis La Cabane dans les bois, Nathan Fillion avait fait un passage très remarqué dans la dernière saison de Buffy mais aussi Firefly et le film Serenity, Alexis Denisof était dans Buffy, puis Angel avant d’incarner L’Autre dans Avengers (il fallait le savoir, sous le maquillage), Tom Lenk jouait Andrew dans Buffy et on le retrouve également dans La Cabane dans les bois (produit et écrit par Joss Whedon) tout comme Fran Kranz, vu auparavant dans Dollhouse, Clark Gregg est bien évidemment l’Agent Coulson, etc… Revoir tout ce petit monde issu des différents univers « Whedonien » est à la fois intéressant et amusant, car il est évident à l’écran qu’ils sont pris beaucoup de plaisir à jouer ensemble et que même si le projet n’avait pas une sortie en salles assurée, tous font preuve de beaucoup de talent et nous entraînent facilement dans cet univers désopilant avec beaucoup de naturel.
Mais, comme dit plus haut, Whedon est un grand amateur d’histoires d’amour impossibles et si le duo Buffy/Angel est le plus populaire, il y a une autre belle histoire qui a brisé le cœur de nombreux fans, moi là première : celle de Fred (Amy Acker) et Wesley (Alexis Denisof) dans la série Angel (le spin-off de Buffy). Un amour qui a mis du temps à se déclarer et qui, comme souvent chez Whedon, s’est vu faucher au meilleur moment. Un coup classique, certes, mais dans ce cas précis, Whedon y a ajouté une mini-touche sadique bien douloureuse (que je ne vous révélerai pas, car j’ai bien trop spoilé déjà !). Du coup, réunir ces deux acteurs dans une comédie romantique est bien évidemment un énorme clin d’œil, que les fans apprécieront énormément.
En conclusion, Beaucoup de bruit pour rien version 2.0 réussit à imposer son propre style, aéré, drôle et très actuel dans une comédie rafraîchissante. Joss Whedon s’approprie les codes du classique en les mixant dans un cadre contemporain avec une aisance déroutante. Si quelques longueurs sont à déplorer, c’est à Shakespeare qu’il faut aller se plaindre, car Joss Whedon offre, comme d’habitude, une œuvre excellente, aboutie et très visuelle. Vivement ses prochaines vacances après Avengers 2 : Age of Ultron !

