Drame

[CRITIQUE] Materialists, de Celine Song

Le pitch : Une jeune et ambitieuse matchmakeuse new-yorkaise se retrouve dans un triangle amoureux complexe, tiraillée entre le  » match  » parfait et son ex tout sauf idéal.

Deux ans après le très remarqué Past Lives, Celine Song poursuit son exploration des affres du cœur avec une lucidité cruelle et une mise en scène toujours aussi élégante. Avec Materialists, elle s’intéresse cette fois à l’écosystème new-yorkais de l’élite affective, celle qui pense pouvoir planifier ses relations comme une stratégie d’investissement. Un microcosme où les sentiments s’évaluent en dollars, en centimètres et en statuts sociaux, au lieu de chercher de l’authenticité plus sincère.

Si la réalisatrice conserve son goût pour la mélancolie et la finesse psychologique, elle déplace ici son regard vers les arènes plus vénéneuses du dating haut de gamme. Loin de l’universalité candide de Past Lives, Materialists est un film sur mesure, taillé dans le satin froid de Manhattan, où même les émotions doivent passer au pressing. Le choix d’une matchmakeuse comme protagoniste n’est pas anodin : dans un monde saturé par les applis et la gamification du flirt, Celine Song retourne à une forme plus « traditionnelle » de l’entremise… tout en révélant combien elle est, elle aussi, corrompue par des logiques d’exclusion, de calcul et de rentabilité sociale.

Le film séduit par sa mise en scène chic, presque publicitaire, mais pour mieux nous désarmer : sous les vernis, les personnages craquent. Le glamour ambiant devient un piège, un leurre qui souligne d’autant plus violemment le désespoir latent. Car Materialists n’est pas une comédie romantique, même si elle en reprend les codes, parfois avec une ironie mordante, c’est pour mieux les détruire (ne serait-ce qu’en ayant des personnages centraux qui fument des cigarettes !). C’est une tragédie douce-amère, où le « match parfait » n’est jamais qu’un compromis, et où la peur d’être seul pèse plus lourd que l’envie d’aimer sincèrement.

L’ouverture, quasi préhistorique, en dit long : Celine Song trace un trait entre le mythe originel de la rencontre et son ersatz contemporain, aseptisé et algorithmique. Et malgré les success stories professionnelles que le film met en scène, personne n’échappe à cette dégringolade affective. Même la romance centrale, joliment incarnée, reste minée par une angoisse collective : celle d’aimer à défaut, faute de mieux, par habitude ou réflexe social. Pire, la promesse d’une romance peut se transformer en piège pour prédateurs.

Dans ce jeu de dupes, Materialists se distingue surtout par sa capacité à mettre à nu, sans juger, une génération qui confond sécurité et passion, ambition et tendresse, surface et substance. La lucidité de la cinéaste est tranchante mais jamais cynique. Elle capte cette époque où l’amour s’envisage comme un projet à sécuriser, plutôt qu’une aventure à vivre.
Alors non, Materialists ne répond pas à la question : “L’amour est-il mort ?” Mais il la reformule avec brio : que vaut l’amour, quand tout autour de lui est devenu conditionnel, rien de moins qu’une forme de partenariat sous conditions générales ?

Au casting, le glamour est au rendez-vous, frôlant la perfection esthétique à bon escient : Dakota Johnson (Madame Web, Am I OK?, La Voix du Succès…) est aux antipodes du personnage hyper optimiste qu’elle incarnait dans Célibataire, Mode d’Emploi, dont elle pourrait être la version retrouvée 10 ans plus tard. Autour d’elle, Pedro Pascal (Le Robot Sauvage, The Last of Us, Gladiator 2…) joue de son charisme visiblement universel et Chris Evans (Deadpool & Wolverine, Ghosted, The Gray Man…) retrouve ses habitude de rôle de BG au cœur tendre. Tous sont convaincants, même si le film est plus porté par son message et son écritures, que par l’interprétation très correcte de ses acteurs.

En conclusion, Materialists capture avec une précision cruelle notre époque où l’amour se négocie comme un contrat. Derrière l’élégance, Celine Song signe une désillusion amoureuse aussi brillante que glaçante. À voir, en étant averti-e sur le fait que, malgré toute la pub faite autour, ce n’est pas une romcom !

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