
Le pitch : Samuel, journaliste, et Ava, sa fille et stagiaire, couvrent pour leur magazine le meurtre d’une jeune fille attaquée à l’acide. Frappé par la brutalité de ce meurtre, ainsi que par l’intérêt de sa fille pour l’affaire, Samuel décide de mener une enquête indépendante, à l’insu de sa rédaction, et découvre des similitudes troublantes avec le meurtre d’une autre femme…
Inspiré par une histoire vraie, le film de Peter Dourountzis (Vaurien…) nous emmène aux abords d’une enquête autour d’un féminicide avec le film Rapaces. Un nom à double consonance, puisqu’il vise aussi bien les prédateurs que les chasseurs d’histoires sordides, ici incarnés par une équipe de journalistes du magazine Détective. Rapaces flirte avec la chronique sociale, et où l’enquête sert surtout de révélateur à des failles systémiques bien réelles.

À travers le tandem père-fille — un journaliste chevronné, rompu aux récits les plus sordides, et sa stagiaire encore idéaliste — Rapaces explore cette frontière mouvante entre distance professionnelle et implication émotionnelle. Peter Dourountzis déploie une mise en scène tendue mais humaine, jouant habilement sur les regards croisés de ses protagonistes : d’un côté l’expérience presque anesthésiée, de l’autre une fraîcheur animée par sa soif de justice. Ce contraste donne au film sa dynamique la plus touchante, et ancre le récit dans une forme de réalisme pudique.

Dans la lignée de films comme Polisse de Maïwenn ou encore plus récemment Vivants d’Alix Delaporte, Rapaces est habilement à cheval entre chronique du quotidien et thriller à combustion lente. La tension y grimpe par paliers, sans jamais verser dans le sensationnalisme, à l’ombre d’un café-clope et d’une chambre de motel à une étoile. À mesure que les pistes se resserrent, les échappées légères disparaissent, comme happées par l’étau de l’enquête. Rapaces est loin de la noirceur absolue de La Nuit du 12 de Dominik Moll, mais en partage le goût pour une France taciturne, rurale, abîmée, où les crimes de genre s’inscrivent dans une banalité effrayante.

Car derrière le vernis du polar, Rapaces porte un regard acéré sur le masculinisme, ce mal rampant encore trop souvent traité comme une marginalité inoffensive. Le film dénonce à mots couverts un système complice par inertie, où les signaux d’alerte s’accumulent sans jamais déclencher de réaction. Dommage toutefois que cette thématique ne soit qu’effleurée. Le mouvement masculiniste reste ici cantonné à l’arrière-plan, presque réduit à un folklore provincial de campagnards frustrés, alors qu’il aurait mérité d’être davantage creusé.

C’est d’ailleurs l’une des limites du film : à force de multiplier les sous-intrigues (l’échanges des missions, les amours cachées, etc…), le récit s’éparpille et perd parfois de vue son fil rouge. La relation père-fille, pourtant prometteuse, s’efface peu à peu au profit d’éléments plus anecdotiques, affaiblissant souvent l’impact émotionnel du récit.
Cependant, malgré ses défauts de rythme, Rapaces reste un thriller solide, ancré dans son époque, qui interroge notre rapport à l’info, à la violence, et à la justice. Peter Dourountzis livre un film habité par des personnages marginaux et passionnés, parfois jusqu’à l’obsession, qui confèrent au récit une tension sourde et persistante. Rapaces capte brillamment une société saturée d’images, où même l’horreur finit par devenir routine.

Au casting, Sami Bouajila (The Crow, Rouge, Les Papillons Noirs…) et Mallory Wanecque (Pas de Vagues, L’Amour Ouf…) portent ce thriller sur leurs épaules et, comme dans le film, leurs expériences respectives se reflètent dans leurs jeux. Autour d’eux gravitent quelques visages connus, comme ceux de Jean-Pierre Darroussin (Juliette au Printemps, Je Verrai Toujours Vos Visages…), Valérie Donzelli (L’Amour et Les Forêts, Madeleine Collins…) ou encore Samuel Jouy (Sparring, Braqueurs…), tandis qu’Andréa Bescon (Les Chatouilles, Diamant Brut…), Stefan Crepon (Le Bureau des Légendes, Andor…) et Gilles Cohen (Six Jours, La Syndicaliste…) complètent l’ensemble éparpillé.
En conclusion, s’il y a un genre pour lequel le cinéma français n’a pas à rougir, c’est bien le polar. Rapaces ne fait pas exception en proposant un récit tendu et lucide, qui ausculte la violence faite aux femmes autant que celle d’un système à bout de souffle. Peter Dourountzis signe une œuvre imparfaite, mais nécessaire. À voir.

