[CRITIQUE] Rouge, de Farid Bentoumi

Le pitch : Nour vient d’être embauchée comme infirmière dans l’usine chimique où travaille son père, délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis toujours. Alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste mène l’enquête sur la gestion des déchets. Les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l’économie locale, cache bien des secrets. Entre mensonges sur les rejets polluants, dossiers médicaux trafiqués ou accidents dissimulés, Nour va devoir choisir : se taire ou trahir son père pour faire éclater la vérité.

Un peu plus de cinq ans après son premier film Good Luck Algeria, Farid Bentoumi retrouve Sami Bouajila dans Rouge, qui a reçu le Label Cannes 2020. Modestement estampillé « inspiré de faits réels » dans sa conclusion, Rouge illustre une de nombreuses luttes anonymes dans le cadre d’un récit poignant et malheureusement trop accessible. Sorte de David contre Goliath corruptibles, dans le sens où chacun tente de profiter de l’autre et qu’un troisième personnage tente de rappeler le devoir d’intégrité dudit David, Rouge dessine à travers un drame social, écologique et familial, une lutte de pouvoir entre un grand patron et des salariés brouillés par une vision à court terme. Farid Bentoumi explore ce conflit idéologique et politique à travers les motivations de ses personnages, laissant au spectateur la responsabilité de juger leurs actes alors qu’un délégué du personnel tente de tirer profit des intérêts politiques de sa boite insensible aux répercussions sanitaires de son activité, quitte à régler les problèmes sous le manteau, face à une jeune femme – sa fille – qui voit l’ampleur des dégâts sur le long terme, dus à cette usine rouge qui rejette ses déchets dans la nature. Privilégier le besoin de subvenir à ces besoins dans l’immédiat ou dénoncer le danger sanitaire et écologique du lieu de travail de nombreuses familles y compris la sienne ? Tel est le dilemme prédominant dans ce Rouge qui affine un tableau aussi exigeant que prenant, alors que les personnages se déchirent et que la bonne humeur du début tourne court.

Le film de Farid Bentoumi est également subtil dans le traitement de ses personnages, en évitant de les regarder de haut, du coup on s’y reconnait et s’y attache rapidement. Pourtant, c’est à travers des petites remarques qui passeraient presque inaperçues que Rouge inscrit le décalage entre son héroïne de retour au bercail et le reste des personnages, ces derniers dénigrant de façon passive-agressive son métier d’infirmière, alors qu’elle embauche avec un sentiment de culpabilité suite à un incident dans son ancien poste. Un élément qui détonne alors que la relation père-fille est au centre de Rouge, touchante et sincère, comme pour mieux enfoncer le clou et rendre la déchirure plus vive. C’est clairement le point fort du film, au-delà de son scénario : contrairement à un En Guerre plus socialement engagé, Farid Bentoumi donne vie à des personnages auquel on s’attache rapidement en créant de l’empathie pour cette jeune femme dont l’importance du métier est remis en cause, mais également pour ce père dont l’amour pour ses enfants débordent de fierté et d’émotions, si bien que j’ai plus été prise par leur relation que le réel danger sanitaire. Du coup, difficile de prendre partie face au film qui proposent des motivations tangibles et actuelles, demandant presque de choisir entre un salaire contre sa santé, faire vivre toute une ville contre fermer les yeux sur la pollution causée par son employeur : que ferions-nous à leur place ?

Rouge porte bien son nom : entre cette fameuse boue et poussière Rouge qui habite tout le film, Farid Bentoumi appuie le symbolisme qui se cache derrière cette couleur forte. Rouge passion, Rouge social et parfois Rouge sang, le film écarlate libre une photographie réfléchie et directe qui marque les esprits tant les intentions sont claires. Pas facile de ne pas étourdir, mais la teinte étant bien choisi on est heureusement loin des néons fantasques et aveuglants d’un Gaspar Noé mais bien plus proche de la terre et des humains que Rouge animent.
En parlant d’humains justement, ce sont Sami Bouajila (Un Fils, Paradise Beach, La Mécanique de l’Ombre…) et Zita Hanrot (La Vie Scolaire, Carnivores, Plan Cœur…) qui portent le film sans effort. Autour d’eux, Céline Sallette (Vernon Subutex, Une Belle Équipe…) pose un regard inquisiteur et extérieur à cette affaire de famille, un rôle intéressant surtout quand on le place en parallèle à celui qu’elle avait dans Corporate, tandis qu’Olivier Gourmet (Ceux Qui Travaillent, Un Peuple et son Roi, Edmond…) est impeccable en patron insensible.

En conclusion, Rouge frôle le sans-faute dans un récit palpable et poignant, j’en suis ressortie partagée car le dilemme principal du film est accessible et questionne moralement. Si je n’ai toujours pas la bonne réponse, Farid Bentoumi, lui, livre un drame puissant et marquant. À voir, évidemment.

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