[CRITIQUE] Stronger, de David Gordon Green

Le pitch : En ce 15 avril 2013, Jeff Bauman est venu encourager Erin qui court le marathon : il espère bien reconquérir celle qui fut sa petite amie. Il l’attend près de la ligne d’arrivée quand une bombe explose. Il va perdre ses deux jambes dans l’attentat. Il va alors devoir endurer des mois de lutte pour espérer une guérison physique, psychologique et émotionnelle.

À chaque tragédie son film, et les Américains sont doués pour ça. Si le 9-septembre a eu World Trade Center et Vol 93, que le prochain Clint Eastwood, Le 15:17 pour Paris, va bientôt ajouter sa pierre à l’édifice, il aura fallu attendre un petit moment avant qu’Hollywood déterre une histoire inspirante autour des attentats de Boston qui ont lieu en 2013, loin de l’anecdotique Traque à Boston de Peter Berg (2017). C’est David Gordon Green qui s’attaque au projet, un réalisateur qui possède surtout un parcours dans la comédie un poil particulière avec la série Kenny Powers et des films très perchés comme Votre Majesté (2011) et Délire Express (2008), avant de changer de cap pour réaliser quelques drames solides bien que peu plébiscités (Que Le Meilleur Gagne en 2015, Joe en 2014). Avec Stronger et la carte du biopic hyper dramatique sur fond patriotique, c’était l’occasion de tenter le grand saut en visant les Oscars ?

Loin du format héroïque classique, Stronger tente d’échapper au traitement emphatique et sirupeux des adaptations de tragédies récentes, en visant plus large que la convalescence de son héros, Jeff Bauman. Le film se focalise sur l’histoire d’un survivant propulsé au rang de héros et régurgité dans la société avant qu’il n’ait eu le temps de digérer le trauma qu’il a subi, entre l’attentat et la perte de ses jambes, tout en s’intéressant à son cercle familial qui ne semble pas réaliser l’impact psychologique et les conséquences physiques de cette tragédie. Du coup, au lieu de se focaliser sur le parcours du héros, on en vient d’abord à détester cette famille presque insensible et un peu péquenaude qui cannibalise tous les ressorts du film (rappelant une extension éloignée de l’horrible famille de Maggie ‘Hillary Swank’ Fitzgerald dans Million Dollar Baby), en ignorant systématiquement les problèmes plus évidents. À travers son récit, David Gordon Green oscille entre cette famille déconnectée, une romance partagée entre le devoir et l’affection, tandis que flotte au centre un traumatisme refoulé qui dure au maximum. Le personnage de Jake Gyllenhaal est touchant dans sa volonté de vouloir faire bonne figure malgré le sentiment d’injustice qui l’envahit, mais quand le film finit par s’y intéresser, tardivement, c’est pour s’inscrire dans un traitement malheureusement classique et flirtant trop souvent avec le pathos pour tirer les larmes d’un public sensible.

Remise en question, confidence entre survivants tout poils et rééducation, Stronger met le paquet en dernière ligne droite pour faire son petit effet, mais ne parvient pas à dégager l’émotion qui va de pair avec ce genre de film, notamment à accélérant des étapes pourtant cruciales dans la narration (le dépassement de soi, la rédemption…). Trop occupé à voir se démarquer des codes (et à faire de l’œil aux Oscars, en vain), le film s’éparpille dans les bons sentiments et un discours patriotique qui promeut un chouilla la guerre (ce qui est un peu dérangeant). Le plus grave finalement, c’est qu’on passe totalement à coté du courage énorme de cet homme qui, quoi qu’il puisse (a pu) penser de lui-même, a su trouver la force de continuer malgré tout.

Objectivement, le film conserve un regard admiratif tout du long, sur ces personnages accessibles et tous touchants. J’ai aimé la simplicité du cadre et l’absence de paillettes du film, ce qui donne plus d’authenticité à une histoire à laquelle on s’intéresse malgré sa volonté de tirer les larmes du public à chaque instant. Même si Stronger est un poil attendu et que le discours et autres attitudes patriotiques sont parfois agaçants, il reste tout de même une belle tragédie familiale, portée par un beau message de courage et une leçon de vie à échelle très humaine.

Au casting : comme toujours, Jake Gyllenhaal (Life : Origine Inconnue, Nocturnal Animals, Demolition…) sort le grand jeu mais reste cette fois sur des sentiers battus alors qu’il nous a déjà proposé bien mieux. À ses cotés, Tatiana Maslany occupe une sous-intrigue romantique avec la conviction nécessaire, mais encore une fois, est-ce que l’on attendait de l’actrice multiple d’Orphan Black ? On retrouve également Miranda Richardson (Churchill, Mémoires de Jeunesse…), excellente dans son rôle de mère maladroite et Clancy Brown (Thor: Ragnarok, Warcraft: Le Commencement…) est sereinement crispant en paternel mutique.

En conclusion, faire vivre sur grand écran ce genre d’histoire reste un défi complexe : comment trouver le bon angle et la bonne dose d’émotion ? David Gordon Green s’applique à proposer un récit complet à travers une intrigue tentaculaire qui s’étire autour du héros. Cependant, en élargissant ainsi son scope, Stronger perd une bonne partie de son potentiel dramatique en ne parvenant pas à éviter les pièges attendus et, malgré la bonne volonté de Jake Gyllenhaal, l’émotion ne dépasse jamais le stade de la compassion. À voir.

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