[CRITIQUE] Demolition, de Jean-Marc Vallée

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Pour son nouveau film, Jean-Marc Vallée s’approprie le deuil dans un film étonnant qui, malgré une tristesse envahissante et l’apathie voulue de son personnage principal, est plein de vie et émouvant. Demolition est surtout une histoire de reconstruction, une sorte de retour à la vie après un choc traumatisant, et au lieu de sombrer dans les clichés larmoyants qu’auraient pu susciter une telle intrigue, Jean-Marc Vallée livre le récit abouti d’un homme qui cherche à se reconnecter avec ses émotions dans le chaos. Parfois drôle, souvent touchant, Demolition est surtout un curieux mélange de destins interrompus qui vont chacun compléter un manque à travers des rencontres insolites, que Jake Gyllenhaal domine parfaitement.

Le pitch : Banquier d’affaires ayant brillamment réussi, Davis  a perdu le goût de vivre depuis que sa femme est décédée dans un tragique accident de voiture. Malgré son beau-père qui le pousse à se ressaisir, il sombre de plus en plus. Un jour, il envoie une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques, puis lui adresse d’autres courriers où il livre des souvenirs personnels. Jusqu’au moment où sa correspondance attire l’attention de Karen, la responsable du service clients. Peu à peu, une relation se noue entre eux. Entre Karen et son fils de 15 ans, Davis se reconstruit, commençant d’abord par faire table rase de sa vie passée…

Si Jean-Marc Vallée avait fait parler de lui avec C.R.A.Z.Y. (2005) et Victoria : Les Jeunes Années d’Une Reine (2009), c’est surtout avec Dallas Buyers Club que le réalisateur s’est fait connaître du grand public en 2013. Après un succès largement récompensé, Meilleur acteur et Meilleur acteur dans un second rôle pour Matthew McConaughey et Jared Leto aux Oscars l’année suivante, Vallée est revenu discrètement avec Wild, l’adaptation de l’histoire de Cheryl Strayed, une femme à la vie dissolue qui décide de faire une randonnée en solitaire pour se retrouver.

Avec Demolition, le réalisateur change de registre mais conserve une même volonté latente dans le traitement de ses personnages principaux. À travers le deuil, le film observe la réaction ou plutôt l’absence de réaction d’un jeune veuf qui ne parvient pas à pleurer sa femme, alors que tout son entourage s’effondre. Si on parle souvent des 7 étapes du deuil (le choc, le déni, la colère, la tristesse, la résignation, l’acceptation et enfin la reconstruction), Jean-Marc Vallée refuse de céder si facilement au moule établi pour observer un schéma plus personnel, moins expansif mais tout aussi sensible et perspicace. Grâce à des traits d’humour discrets, le film dissèque un Jack Gyllenhaal déphasé par rapport un entourage qui s’effondre. Demolition opte pour un traitement pudique qui ne décharge pas son personnage d’un sentiment de culpabilité qui s’exprime aussi bien avec le début d’une correspondance insolite avec le service client d’une société qui loue des distributeurs automatiques de confiseries, que par une envie de plus en plus présente de ressentir quelque chose de puissant, tel que la douleur physique à défaut d’un équivalent mental.
En effet, à partir d’un sachet de M&M’s coincé, Demolition entame un échange que seul l’inconnu peu apporté : la liberté de ne pas être le veuf éploré que tout le monde attend sans être juger. De confidences épistolaires en véritable rencontre, Jean-Marc Vallée réunit des personnages en suspension qui vont profiter de cette parenthèse pour panser leurs plaies intérieures, à l’écart de leurs proches.

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Cependant, si le personnage principal s’attache à cette mère à la dérive, seule avec un fils souvent livré à lui-même, Demolition ne perd pas son intérêt de vue. Le deuil reste une notion toujours présente dans le film et derrière des moments cocasses (danse en pleine rue, séance de tirs en forêt…), qui contrastent finalement avec la détresse émotionnelle du personnage de Jack Gyllenhaal qui oscille entre la culpabilité et l’incompréhension de son état. C’est pourtant en narrant les notions de manque et d’absence que le film parvient à toucher, face à cet homme désemparé et cette famille désincarnée, tous errant dans une souffrance qu’ils ne parviennent ni à expliquer, ni à saisir, mais qui filtre à travers la destruction permanente des objets. Troublant et captivant, le film de Jean-Marc Vallée marque la sobriété et la normalité de ses personnages, évoquant un sujet sensible à travers une approche innovante. J’ai été charmée par la performance de Jake Gyllenhaal que l’on voit rarement aussi « éteint » mais qui parvient pourtant à doter son personnage d’une force vive, malgré le drame qu’il traverse et qui le choque bien plus qu’il n’y parait. Et c’est finalement ça l’intérêt de Demolition, Jean-Marc Vallée joue du symbolisme de la destruction/démolition d’objets matériels qui ne sont finalement que des métaphores pour illustrer la complexité de l’être humain : pleurer la mort d’un être cher n’est pas la seule réaction naturelle, acceptable ou automatique…  Si l’homme est une machine, sa mécanique est tout aussi complexe.

Au casting, Jake Gyllenhaal (La Rage Au Ventre, Night Call…) est le personnage central du film, l’acteur rarement aussi mutique qui parvient pourtant à porter son rôle avec brio, sans jamais forcer le trait. À ses cotés, Naomi Watts (Divergente 3 – Au-delà du Mur, While We’re Young, Birdman…) reste transparente et inspire plus souvent la tristesse au-delà même de son personnage (aura-t-elle un jour LE rôle qui récompensera des années de seconds couteaux invisibles ?). D’ailleurs, elle se fait largement voler la vedette par Judah Lewis (Point Break…) et son interprétation remarquable à travers un rôle difficile.
Autour d’eux gravitent Chris Cooper (Un Été à Osage County…), Polly Draper (Obvious Child…) et Heather Lind (Mistress America…).

En conclusion, Demolition aborde un sujet complexe et délicat à travers un film surprenant dont la dérision détonne avec le thème principal du film. Jean-Marc Vallée ne se facilite pas la tâche mais parvient avec brio à retranscrire les émotions de son histoire, sans jamais sombrer dans la facilité ou les explications. Du coup, l’ensemble chamboule, laissant derrière lui un peu de tristesse mais surtout une luminosité inattendue et le charme de ce Jake Gyllenhaal tout penaud n’est que la cerise sur le gâteau. Personnellement, sur ses trois derniers films, je pense que Demolition est mon préféré : moins dans la démonstration hollywoodienne, plus psychologie et nettement plus sincère. À voir.

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