[CRITIQUE] Le Bonheur des Uns…, de Daniel Cohen

Le pitch : Léa, Marc, Karine et Francis sont deux couples d’amis de longue date. Le mari macho, la copine un peu grande-gueule, chacun occupe sa place dans le groupe. Mais, l’harmonie vole en éclat le jour où Léa, la plus discrète d’entre eux, leur apprend qu’elle écrit un roman, qui devient un best-seller. Loin de se réjouir, petites jalousies et grandes vacheries commencent à fuser. Humain, trop humain ! C’est face au succès que l’on reconnait ses vrais amis… Le bonheur des uns ferait-il donc le malheur des autres ?

Réalisé par Daniel Cohen
En salles le 9 septembre 2020
Avec Vincent Cassel, Bérénice Bejo, Florence Foresti, François Damiens…

Je ne le savais pas jusque là mais l’acteur Daniel Cohen (Radiostars, La Vérité si je mens 3…) n’en est pas à son premier film en tant que réalisateur et pourtant, il y a bien huit ans qui séparent Le Bonheur des Uns… et son dernier opus, Comme Un Chef, sorti en 2012. Le réalisateur admet volontiers avoir eu l’idée du film, initialement une pièce de théâtre intitulé « L’Île flottante », en assistant à la répétition d’une pièce alors méconnue appelée Le Prénom. Oui, il s’agit bien de la pièce à succès, devenue le film à succès d’Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte. C’est sûrement ce qui explique la mise en scène aussi concentrée sur son quatuor tout au long du film.

Si j’avais dû deviner, j’aurai dit que Le Bonheur des Uns… était l’adaptation d’un roman de gare. En effet, le film ressemble à un mélange apathique entre la seule sous-intrigue intéressante du roman ou du film Les Yeux Jaunes des Crocodiles – où une héroïne simplette et paillasson familiale devient le « nègre » de sa sœur – et la tonalité amorphe du film La Liste de Mes Envies, réalisé par Didier Le Pêcheur – où une femme lambda découvre qu’elle a gagné au Loto. Les ressemblances sont assez frappantes : nous avons une héroïne sans faste, que tout le monde prend pour une gentille poupée sans ambition mais qui tout d’un coup se fraye une place au soleil, plus par accident ou concours de circonstance que par réelle ambition. S’ensuit une chaîne de réactions attendues entre jalousies et vérités trébuchantes sur l’entourage de l’héroïne qui – ô surprise, se révèle infâme. Le résultat peut être un cocktail aussi acide qu’exaltant… si on sait doser les nombreux caractères qui vont s’y côtoyer.

Et c’est là que Le Bonheur des Uns… crispe : si ces personnages semblent sympathiques de prime abord, Daniel Cohen force trop le trait en cours de route : si l’héroïne a une douceur encourageante, son entourage devient rapidement antipathique entre un mari rustre qui frôle le machisme beauf et une meilleure amie dont la jalousie devient rapidement écœurante. Si David et Stéphane Foenkinos avaient réussi à tempérer le caractère irascible de Karine Viard dans le film Jalouse pour réussir à la rendre aimable et attachiante, chez Daniel Cohen c’est un gros loupé car le personnage de Florence Foresti m’est vite sorti par les yeux.

D’un coté, j’ai aimé le fait que le succès ou la simple chance d’un membre d’un groupe puisse déliter l’entente stable entre des amis de longues dates, car nous vivons dans un monde où les échecs des uns confortent dans ses propres choix et où les prises de risques triomphales des autres donnent envie d’oser (avant d’être ratatinés par la peur de l’échec ou rattraper par l’absence de talent)… le concept est fédérateur et reconnaissable, qu’on veuille bien l’admettre ou non.
De l’autre, Le Bonheur des Uns… se fait prendre à son propre piège en étant extrêmement caricatural. La bonté naïve de l’héroïne (incarnée par Bérénice Bejo) se heurte d’entrée de jeux aux égos sur-dimensionnés de ses soi-disant amis qui, dès le départ, s’en servent comme point de départ de leur échelle de réussite professionnelle, dans une scène d’ouverture qui ne présage rien de bon, avec en parallèle le tableau atypique du bobo parisien au restaurant qui fait tourner en bourrique un serveur (mais là, c’est un autre sujet). La suite ne fait qu’enfoncer le clou en allant droit au but et sans pincette, si bien que j’ai passé mon temps à me demander ce qui avait bien pu souder, un jour, ce groupe d’amis.

Le film avance comme un funambule sur une intrigue cousue de fil blanc et si ténu qu’il n’y a pas grand chose à se mettre sous la dent. Plus le parcours de l’héroïne éclot, plus son entourage s’éparpille. Malgré sa facture simple, Le Bonheur des Uns… n’est tout de même pas très clair dans l’exploration des intentions de ses personnages et se cantonne au démonstratif en cumulant des scènes explicites où ses pseudos-amis cherchent désespérément une forme d’art pour s’exprimer à leur tour. Daniel Cohen ne creuse jamais le mal-être latent de ce groupe d’amis qui semblait dès le départ être monté de toutes pièces. Là où le film Jalouse cherchait les raisons de l’aigreur constante de son héroïne, Le Bonheur des Uns… se contente d’afficher tout à tour le mépris, l’hypocrisie et la jalousie injustifiés des personnages à l’encontre de l’héroïne, sans véritablement nous l’expliquer. Pire, une fois à cours d’idée, le film bâcle un final en deux coup de cuillères à pot de manière très maladroite.

Au final, ce qui se rêvait satyre sociale douce-amère se transforme en un film trop brut et mal équilibré qui s’articule autour un quatuor peu amène. Si Le Bonheur des Uns… parvient à toucher une corde sensible en évoquant les pointes de jalousie qui huilent certaines relations amicales, Daniel Cohen se limite au démonstratif expéditif et sans subtilité, qui aurait mérité plus d’installation et de contextualisation pour fonctionner.

Au casting, outre la sempiternelle différence d’âge qui règne toujours en maître dans les couples au cinéma, on retrouve Bérénice Bejo (Le Prince Oublié, Le Jeu…) en gentille fifille, mariée à un Vincent Cassel (Underwater, Hors Normes…) en beauf récalcitrant. Autour d’eux, un autre duo, composé par Florence Foresti (De Plus Belle, Astérix : Le Secret de la Potion Magique…), efficace mais dont le rôle est bien trop hargneux pour être entièrement appréciable, et François Damiens (Mon Ket, La Danseuse…) qui, malgré la densité des personnages parvient à se détacher de cette mascarade grotesque en créant sa propre bulle un poil absurde et détacher de cet ensemble un peu trop vampirisant.

En conclusion, au lieu de la comédie satyrique qui pointe du doigt avec humour et piquant les lieux communs des relations humaines, Le Bonheur des Uns… force tellement le trait que j’ai eu du mal à m’attacher aux personnages, ni même à comprendre leurs véritables motivations ou la morale de cette histoire. Et ce n’est pas la fin bâclée qui boucle sans explication le sort des personnages qui va aider. Le film de Daniel Cohen est beaucoup trop marqué par les travers négatifs de ces personnages, ce qui a plus tendance à crisper le spectateur qu’à le fédérer. Dommage. À tenter.

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