Comédie

[CRITIQUE] Le Diable s’Habille en Prada 2, de David Frankel

Le pitch : Miranda, Andy, Emily et Nigel replongent dans l’univers impitoyable et glamour du magazine Runway et des rues new-yorkaises où l’élégance est une arme redoutable.

Vingt ans après le carton du premier film, Le Diable s’Habille en Prada revient avec la même équipe devant et derrière la caméra. Un retour qui sent évidemment très fort le coup marketing bien huilé, entre une sortie calée autour du MET Gala (soit le Superbowl annuel de la mode orchestré notamment par Anna Wintour) et une campagne promo qui misait essentiellement sur la nostalgie et les retrouvailles. Il faut dire que les bandes-annonces et le pitch restaient volontairement flous sur l’intrigue… probablement parce que celle-ci n’a finalement pas énormément d’importance. De plus en plus, Hollywood propose des suites à des films qui ont 20 ans et plus et ne prend même plus la peine de tricoter une intrigue solide, ne misant que sur la nostalgie pour attirer les gens en salles… Et ça marche.

J’avoue avoir eu très peur du syndrome « suite inutile qui transforme tout en défilé géant ultra bling-bling » façon Sex and the City 2, un trauma cinématographique que je n’ai toujours pas digéré. Heureusement, David Frankel (Beauté Cachée, Un Incroyable Talent, Marley et Moi…) ressort de sa grotte et évite ce piège. Sans révolutionner quoi que ce soit, Le Diable s’Habille en Prada 2 parvient à raconter une nouvelle histoire tout en faisant des clins d’œil sympathique au premier opus et des personnages qui ont évolué avec leur époque. C’est joli, gentiment drôle, ultra glamour et suffisamment rythmé pour rester digeste sans sombrer dans le clip de luxe interminable. Et surtout, contrairement à d’autres suites fashion qui confondent élégance et overdose visuelle (comme l’infâme Zoolander 2 ou, pire, L’Ombre d’Emily 2), le film de David Frankel réussit à nous en mettre plein les yeux sans devenir ostentatoire.

Le vrai plaisir de Le Diable s’Habille en Prada 2 reste évidemment les retrouvailles avec son quatuor principal, pratiquement inchangé malgré les décennies qui ont passé. On découvre une Andy plus mature et plus confiante, avant de la voir immédiatement redevenir maladroite dès qu’elle retombe dans l’orbite glaciale de son ancienne (et nouvelle) patronne, toujours aussi fascinante par son autorité froide et silencieuse. Pendant ce temps, Nigel et Emily continuent d’évoluer dans le sillage d’une Miranda qui semble, elle, totalement indéboulonnable. La grande différence, c’est que cette version 2026 cherche davantage à humaniser son diable glamour, donnant au film une tonalité plus sage, plus inclusive… et forcément un peu moins incisive.

Et c’est probablement là que ça se complique.

Parce que si le premier film est devenu culte, ce n’était pas seulement grâce à ses looks Prada, Chanel ou autres grandes marques inaccessibles. C’était surtout grâce à son humour corrosif, son franc-parler et sa manière presque documentaire de dépeindre une industrie hyper exclusive, obsédée par les apparences et profondément toxique. Aujourd’hui, beaucoup considèrent que Le Diable s’Habille en Prada a mal vieilli à cause de son culte de la maigreur ou de sa glorification du burnout. Sauf qu’à l’époque, c’était justement ça qui faisait sa force : le film capturait parfaitement une mentalité où souffrir au travail était vu comme un rite de passage obligatoire, tandis que le fameux “double zéro” régnait sans partage dans la mode. Le problème, c’est qu’en étant aussi réaliste dans sa représentation, ce premier opus peut aujourd’hui sembler cautionner ce qu’il dénonçait en réalité.

Vingt ans plus tard, Le Diable s’Habille en Prada 2 préfère clairement arrondir les angles. Les personnages secondaires sont plus inclusifs, les silhouettes plus variées, les dialogues moins agressifs et les conflits plus cordiaux. On sent le film constamment en train de marcher sur une ligne pour éviter de se faire cancel pour cause de mauvais goût ou de cruauté déplacée. Résultat : Le Diable s’Habille en Prada 2 perd un peu de ce mordant irrévérencieux qui faisait toute la saveur du premier opus. Ici, les trahisons glissent sur une mer d’huile, les rivalités restent polies et les tensions se résolvent sans véritable accroc. Même Miranda semble avoir rangé ses griffes.

Le plus frustrant, c’est qu’il y avait pourtant énormément de choses passionnantes à raconter sur l’évolution de l’industrie de la mode en vingt ans. On est passés du culte du 00 au BBL, puis maintenant à la maigreur « Ozempic chic », du contouring à la mode « clean girl », du toujours plus au dénudé assumé, sans parler de l’impact des réseaux sociaux et des influenceurs, de l’inclusivité devenue argument marketing ou du rapport totalement différent à l’image et à la célébrité… Et j’en passe. On aurait pu avoir une intrigue intéressante autour d’une Miranda en déroute face aux révolutions esthétiques du 21e siècle. Si le film de David Frankel effleure vaguement certains de ces sujets, l’ensemble préfère rester dans quelque chose de très safe, très lisse, presque anesthésié par son propre filtre Instagram permanent. Même les retrouvailles entre les personnages manquent parfois d’épaisseur : quelques échanges rapides sur les années écoulées, puis hop, on replonge immédiatement dans la nouvelle intrigue sans vraiment creuser les vieilles blessures ou les rancœurs latentes… Qui seront pourtant le cœur du film.

Cela dit, difficile de faire semblant de ne pas prendre plaisir à revoir tout ce petit monde évoluer dans cet univers toujours aussi glamour. Entre les clins d’œil au premier film (les ceintures, le fameux pull bleu, les demandes volontairement floues de Miranda…), les caméos fashion allant de Donatella Versace à Marc Jacobs en passant par Ashley Graham, Heidi Klum, Lady Gaga ou encore Law Roach, Le Diable s’Habille en Prada 2 assume totalement son statut de machine à fan service deluxe. De plus, il faut souligner que dans cette avalanche de féminité, de mode, de rivalité… Le film de David Frankel passe le test Bechdel, qui consiste à posséder au moins deux personnages féminins identifiés par un prénom, que ces deux protagonistes aient une conversation entre elles, et que cette discussion concerne autre chose qu’un homme. Et oui, cette fois, la vie sentimentale d’Andy (et de Miranda) ne vient jamais ampouler la trame. Ici, pas de boyfriend qui boude, de mari jaloux ou de flirt opportuniste :  tout n’est que ambition, empowerment et entraide sororale, la romance est accessoire et vient mettre en valeur les héroïnes du film. Pas mal !

Au casting : Meryl Streep (Jumpers, Only Murders in the Building, Big Little Lies…), Anne Hathaway (Mothers’ Instinct, Sacrées Sorcières, Ocean’s 8…), Emily Blunt (Smashing Machine, The Fall Guy, Oppenheimer…) et Stanley Tucci (Conclave, The King’s Man, The Silence…) retrouvent leurs personnages sans difficulté, même si peu évoluent réellement au-delà d’Andy. Mention spéciale à Simone Ashley (La Chronique des Bridgerton, Sex Education…), qui apporte une énergie sympathique dans son rôle de « nouvelle Emily », tandis que Justin Theroux (The Leftovers…), Kenneth Branagh (Mystère à Venise, Oppenheimer, Beetlejuice Beetlejuice…), Lucy Liu (Presence, Shazam! La Rage des Dieux…), Pauline Chalamet (The Sex Lives of College Girls…) ou encore B. J. Novak (Le Fondateur, The Mindy Project…) gravitent dans un arrière-plan ultra glamour où les caméos s’accumulent presque comme des accessoires de luxe supplémentaires.

En conclusion,  Le Diable s’Habille en Prada 2 est exactement ce qu’il cherche à être : un film clé-en-main, ultra calibré, nostalgique et confortable. Pas une redite totale, mais pas non plus une suite suffisamment audacieuse pour devenir aussi marquante que son prédécesseur. Le film de David Frankel manque de venin, de folie et de vraies prises de risques… mais il reste suffisamment élégant et divertissant pour qu’on accepte volontiers de replonger dans cet univers. Et honnêtement ? Vu le succès probable du bazar, on peut déjà préparer les stilettos pour un troisième opus. À voir.

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