Enemy : Trop lent et laborieux, malgré une intrigue brillante (+ explication du film)

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Spoilers et explications du film à la fin de cet article !

Lent et contemplatif, le dernier film de Denis Villeneuve est laborieux. À trop vouloir jouer la carte du mystère, Enemy surfe finalement sur énormément de vide à travers la quête d’un homme face à son sosie et la personnification de ses craintes. Malgré une ambiance feutrée et intrigante, Enemy ne parvient jamais à installer le malaise et la curiosité escompté, entre une histoire prévisible et un traitement éteint, où l’étrange laisse rapidement place à l’ennui. Après le très haletant Prisoners, j’espérai bien mieux.

Le pitch : Adam, un professeur discret, mène une vie paisible avec sa fiancée Mary. Un jour qu’il découvre son sosie parfait en la personne d’Anthony, un acteur fantasque, il ressent un trouble profond. Il commence alors à observer à distance la vie de cet homme et de sa mystérieuse femme enceinte. Puis Adam se met à imaginer les plus stupéfiants scénarios… pour lui et pour son propre couple.

Un an après le magnifique Prisoners, Denis Villeneuve est de retour avec un nouveau thriller. Dans un registre moins violent et beaucoup moins sombre, Enemy explore un sujet pour le moins complexe qui, avec un peu moins d’effets de style et plus de dynamisme, aurait probablement été plus attractif et réussi. Dès les premières minutes, Denis Villeneuve installe un mystère épais, à travers une ambiance monochrome et morne dans laquelle on découvre un jeune professeur d’histoire englué dans une vie monotone et bien réglée. Rapidement, son encontre avec son sosie parfait va faire éclater sa petite bulle et il va tout faire pour découvrir la vérité sur cet homme, quitte à tout perdre.
Enemy est troublant, car finalement l’intérêt n’est pas de savoir qui est ce sosie mais plutôt de découvrir la façon dont Denis Villeneuve l’utilise pour illustrer son propos. Quelque part entre la folie et des blessures refoulées, le film nous entraîne dans un thriller psychologique plein de symbolismes pas toujours évidents à décrypter (ni à expliquer sans vous révélez la véritable histoire du film !). Là où Prisoners était bien plus explicite et visuel, pour comprendre Enemy il faut savoir lire entre les lignes et interpréter les signes. En effet, derrière une intrigue peu dynamique, ce cache une véritable crise identitaire, oscillant entre des regrets bien trop vivaces et une frustration si obsédante qu’elle vient envahir la vie du personnage principal. Sur le fond, Enemy est fascinant à découvrir, à travers un personnage convaincant et une intrigue complexe qui n’hésite pas à exploiter ses idées jusqu’au bout, prenant le risque de transformer le film en un espèce d’ovni surréaliste. En effet, si la première partie de l’intrigue est facilement compréhensible grâce aux nombreux indices semés en cours de route à travers les (rares) conversations entre les personnages (avec la mère, puis avec la femme enceinte, notamment), l’autre partie du film reste assez trouble, car elle touche une partie plus complexe de la psychologie du personnage, en imageant ses craintes à travers un symbole horrible assez compliqué à déchiffrer. Personnellement, je pense que Denis Villeneuve a voulu éviter d’en faire trop, comme pour Prisoners, où le symbole du labyrinthe était un élément récurrent dans le film, laissant deviner son issue. Mais cette fois, en distillant des indices aux compte-gouttes, le réalisateur n’offre pas assez de repère dynamique pour donner du rythme au film.

Effectivement, c’est plutôt au niveau de la mise en scène que Denis Villeneuve perd des points (et probablement une partie de l’attention de son public). En plus d’un univers plutôt blafard et légèrement anxiogène, le film est beaucoup trop lent et flirte rapidement avec l’ennui, tant il cumule des plans beaucoup trop contemplatifs, voire inintéressants (au premier visionnage). Du coup l’intérêt pour le film est fortement diminué à cause de ces longs temps morts qui ne servent pas vraiment à la lecture du film.
Contrairement au dernier film de Nicholas Winding Refn, Only God Forgives, qui surfe sur des thèmes à la fois similaires et tout aussi abstraits, Denis Villeneuve ne parvient pas à traduire visuellement la puissance (et l’intelligence) de son propos.

Au casting, c’est un Jake Gyllenhaal (Zodiac, Love et Autres Drogues, Source Code…) légèrement atone qui endosse deux rôles pour le prix d’un, ce qui rend sa performance intéressante puisque d’habitude il est nettement plus expressif. En face, Mélanie Laurent (Les Adoptés, Insaisissables…) et Sarah Gadon (Antiviral, Cosmopolis, Maps To The Stars…) sont volontairement interchangeables, bien que l’actrice canadienne se démarque un peu plus.

En conclusion, malgré un énorme potentiel, Enemy s’avère plutôt laborieux, surtout à cause d’une mise en scène plombante. C’est dommage, car le film de Denis Villeneuve est une œuvre curieuse et originale, qui mérite d’être vu ne serait-ce pour applaudir l’effort, mais aussi pour voir autre chose que du cinéma formaté. À tenter, donc.

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*** SPOILERS ET EXPLICATIONS ***

Enemy a finalement deux enjeux : d’un coté, le professeur, Adam Bell, affronte un échec de son passé qui a eu du mal à digérer (sa carrière d’acteur) à travers un trouble de la personnalité et de l’autre, il est dévoré par sa peur de l’engagement (sentimental) qui se traduit par une effrayante araignée (qui tisse une toile collante pour mieux prendre au piège ses victimes).

1/ Crise identitaire

En vérité, il n’y a qu’un personnage : le professeur. Si le doute était permis dès le début, c’est sa conversation avec sa mère qui m’a confortée dans cette idée puisqu’elle lui dit d’oublier sa carrière d’acteur de troisième zone et de se concentrer sur son travail respectable et sa belle maison. Donc Adam Bell est un acteur raté et a, apparemment, refoulé cet échec jusqu’au moment où il s’est revu dans un film.
Autre élément venant appuyer cette théorie : lorsque Adam a accepté le chantage d’Anthony (l’acteur), il prend sa place dans l’autre maison et se retrouve avec la femme enceinte qui lui demande comment s’est passée sa journée à la fac. Confus, Adam lui demande de répéter mais elle abandonne l’idée.
Donc, c’est bien avec la femme enceinte qu’Adam est marié, d’où la réaction over-dramatique de cette dernière sur toute l’histoire (je trouvais au début qu’elle en faisait trop, mais en fait, elle était complètement perdue et flippée par l’attitude de son mari). Mais maintenant je comprends comment elle a réussi à retrouver la trace de son mari à l’université… puisqu’il s’agit en fait de son mari.

De plus, je pense que sa relation avec le personnage de Mélanie Laurent pendant le film est imaginaire, notamment à la fin lorsque que Anthony l’acteur part en escapade avec elle, on ne voit que des fragments de scènes… uniquement lorsque Adam, n’arrivant pas dormir, a les yeux fermés (à chaque fois qu’on bascule d’une scène à l’autre, il rouvre les yeux). Donc, il rêve ou imagine ces scènes et l’accident est une façon de mettre un terme à ce fantasme qui finit par prendre trop de place dans sa vie et l’empêcher d’avancer.

2/ L’araignée

L’araignée est un symbole un peu plus complexe (et j’avoue avoir eu besoin d’un petit coup de main pour comprendre). Elle représente en fait les femmes et la peur de l’engagement. Certains diraient que Mélanie Laurent est toujours sa maîtresse, personnellement je pense qu’elle l’a été avant la grossesse de sa femme (6 mois avant le début du film) et que cette relation revient le hanter. D’ailleurs, lors de la scène de l’accident, on voit très nettement une toile d’araignée se dessiner à travers les brisures d’une des vitres de la voiture.
Cette peur de l’engagement se traduit également à plusieurs moments, ne serait-ce que par l’état psychologique du héros, ou dans le cauchemar d’Adam dans lequel il croise une femme à la tête d’araignée dans un couloir (qui s’avère être le couloir menant à son appartement finalement), ou encore dans une scène moins symbolique qui transpire la frustration sexuelle lorsque la femme enceinte observe Adam se déshabiller. Sans parler également des nombreuse répétitions au début du film, du cours d’histoire qui parle de dictature aux journées qui se répètent sans aucun éclat.

Pourquoi l’araignée réapparaît à la fin ? Quand le prof retrouve la clé, il décide de recommencer à voir sa maîtresse. Sa femme ne répondant pas, il va voir dans la chambre et se trouve face à une énorme araignée : sa peur de l’engagement reprend donc le dessus, de façon bien plus menaçante (vu la taille de la bestiole) puisqu’il vient tout juste de mettre fin à ses pulsions infidèles. Bon, personnellement je ne me suis pas attardée plus que ça sur cette scène, étant arachnophobe (j’applaudis le réalisme du monstre, au passage).

Le tout doit évidemment être liée à sa mère, qui ne l’écoute pas lorsqu’il se confie à elle et lui renvoie ses erreurs du passé au visage sans raison apparente. C’est étonnant, toutefois, de voir le nom d’Isabella Rossellini aussi bien placé sur l’affiche alors qu’on la voit si peu. Peut-être que des scènes coupées lors de la sortie du film en DVD et Blu-Ray nous en diront plus ou alors c’est simplement parce que c’est une actrice à la carrière honorable.

Au deuxième visionnage, évidemment l’histoire est bien plus claire et beaucoup d’indices sautent aux yeux comparé à la première fois. Dommage que la mise en scène du film soit aussi lente et peu amène.

6 réflexions sur “Enemy : Trop lent et laborieux, malgré une intrigue brillante (+ explication du film)

  1. « Mais maintenant je comprends comment elle a réussi à retrouver la trace de son mari à l’université… puisqu’il s’agit en fait de son mari ».
    Justement non, il faudrait que je revoie le film mais dans cette séquence il me semble que sa femme fait une recherche sur Google pour retrouver la trace de son mari : elle retrouve un papier (et c’est là que ça n’est pas clair) qui l’amène à retrouver l’adresse à partir du nom d’Adam (l’alter ego d’Anthony), dont Anthony avait parlé avec elle.
    Mais ce qui est bizarre c’est que le personnage réellement existant est Adam le professseur, et qu’il vit avec Helen. Donc pourquoi Helen irait elle localiser l’endroit où travaille son mari (ne le sait-elle pas ?) et pourquoi ferait elle une recherche en lisant son propre nom (qu’elle ne semble pas connnaître, comme s’il s’agissait de l’alter ego).
    Ce passage n’est pas clair.

    • Hello,
      De mémoire : Étant donné que le vrai Adam est l’homme marié à la femme enceinte, il a régulièrement été infidèle et retirait son alliance avant de tromper sa femme.
      J’espère que ça a répondu à votre question.
      À bientôt ^^

  2. Merci beaucoup pour ces explications. Je viens de voir le film, et en 3 minutes (après avoir lu cet article), mon avis sur le film a complétement changé. Du coup (après en être sorti complétement perdu) je le trouve génial, juste en ayant lu les explications.
    Je te remercie pour avoir changé ma vision sur ce film.

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