[CRITIQUE] Vivarium, de Lorcan Finnegan (+ explications)

Étrange, fascinant et surtout… étrange (!), Vivarium est un huis-clos à ciel ouvert où Lorcan Finnegan transforme la vie en banlieue en un purgatoire cauchemardesque. À travers un thriller psychologique de plus en plus dérangeant, Vivarium cristallise les conventions sociales attendues lorsqu’un couple s’installe dans mélange cynique de réalisme et de fantastique, sans jamais avoir recours aux codes horrifiques pour glacer le sang. Déroutant aussi bien dans la forme que dans son propos, mais un vrai régal !

Le pitch : À la recherche de leur première maison, un jeune couple effectue une visite en compagnie d’un mystérieux agent immobilier et se retrouve pris au piège dans un étrange lotissement.

Spoilers et analyse en fin d’article

Réalisateur irlandais, Lorcan Finnegan s’est fait repérer grâce à un premier court-métrage, Foxes, présentée à SXSW en 2011 puis un premier film, Without Name, au TIFF en 2016. Son nouveau film, Vivarium, a été sélectionné à la Semaine de la Critique en parallèle du Festival de Cannes 2019, avant de récolter le Grand Prix Nouveau Genre à L’Étrange Festival 2019 : un parcours relativement cohérent pour un film fantastique indépendant, même si les têtes d’affiches plutôt connues.

Ce qui fait que Vivarium détonne, c’est son format : d’une histoire qui pourrait aisément remplir un court-métrage, Lorcan Finnegan tisse un huis-clos infernal en piégeant un couple insouciant dans un cadre banlieusard qui ressemble surtout à un labyrinthe sans issue, avant de leur coller un enfant sur les bras. Le cadre verdâtre et la luminosité souvent blafarde alimentent une ambiance à la fois froide et anxiogène, donnant assez bien l’impression que le temps semble suspendu pour une durée indéterminée. Dans cette bulle étrange et mystérieuse, les personnages vont devoir subir un quotidien ronflant, plein de questions sans réponse et un enfant pour le moins bizarre, alors que Vivarium enchaîne un à un les clichés sociaux du couple installé dans sa version la plus insipide et redoutable qu’il soit. Car derrière une intrigue oppressante et pointe de fantastique mise à part, Lorcan Finnegan ne fait que dépeindre un cycle de vie on ne peut plus normal en observant un couple fraichement cueilli et plein d’espoirs pour leur avenir commun, avant de les installer de force dans un bocal asphyxiant où toutes notions de futurs et de joie de vivre disparaissent comme une flamme manquant d’oxygène.

La maison, le bébé, l’image du papa absent qui travaille sans compter ses heures et de la mère au foyer, l’enfant qui grandit et la routine sans fin d’un quotidien qui semble s’étirer jusqu’à plus soif… Vivarium donne vie aux craintes taboues et surtout tapies derrière l’engagement du couple – visant surtout le jeune couple citadin qui voit l’éloignement de la grande ville comme un abandon (suicide) social – comme si l’installation en banlieue (avec ses sempiternelles maisons identiques et/ou mitoyennes) signifiait la ligne d’arrivée : que reste-t-il ensuite ? Attendre la libération, sous une forme ou une autre. Si le fantastique détourne parfois le cynisme ambiant, le sous-texte de Vivarium est aussi évident que terrifiant, alors qu’il dépeint un cycle de vie – hors spoiler – finalement très (trop) banal et proche d’une certaine vérité : le piège de la vie de couple et/ou de parents installés en banlieue – ce monstre moderne et précédé par des caricatures proche de la légende urbaine.

Si possible, il ne faut pas trop se fier à la bande-annonce qui présente Vivarium comme un film un poil plus dynamique qu’il ne l’est en réalité. Faisant un pied-de-nez au format court, Lorcan Finnegan joue avec le temps suspendu en installant une ambiance lancinante et inquiétante, qui prend racine dans l’anticipation et génère, avant de prendre de l’ampleur petit à petit. Le film se regarde avec curiosité et inconfort, partagé entre l’atmosphère très étrange et le fond de vérité qui se dégage de ce tableau de vie déformé par un curseur cauchemardesque, mais agréablement efficace.

Au casting, on retrouve donc Jesse Eisenberg (Retour à Zombieland, Insaisissables 2, Batman v Superman…), moins verbeux mais toujours aussi nerveux, et Imogen Poots (Black Christmas, Need For Speed…) en femme au foyer improvisée, tous deux parfaits dans leur rôles au partage équitable. Avec eux, le jeune Senan Jennings joue à merveille les éléments perturbateurs à la fois dérangeants et crispants.

En conclusion, Vivarium signe un huis-clos cauchemardesque qui, au lieu de se réfugier dans l’horreur pure, donne vie aux terreurs enfouies dans les conventions sociales. Lent, froid et anxiogène, le film de Lorcan Finnegan transforme la vie en banlieue en un purgatoire presque insupportable qui mettra peut être du temps à se digérer… parce qu’il touche dans le mille ? Affirmatif. À voir !

/!\ Analyse personnelle et spoilers /!\

L’aspect fantastique du film est simple : une race visiblement extraterrestre attire un couple dans une banlieue paranormale pour les forcer à élever leurs rejetons afin qu’ils puissent s’infiltrer parmi les humains. Une fois l’éducation terminée, le rejeton alien, qui grandit plus vite que la normale, se débarasse de ce qui reste de ses « parents » et va prendre la place de son prédécesseur. On comprend donc mieux l’attitude étrange du vendeur.
On peut imaginer qu’il s’agit d’un rôle parmi tant d’autres de ces aliens et que, comme une fourmilière, chaque espèce a un rôle attribué pour s’infiltrer parmi les humains. Ici, à travers l’agence immobilière, le film caractérise la routine mécanique des vendeurs et des conventions sociales, les transformant en piège fatal pour les plus insouciants. Ici, le piège est la vie de famille, ce qui m’amène à l’autre lecture du film.

On a tous vu ce schéma : le couple solide qui décide de s’installer, « pire » d’acheter une maison en banlieue. La suite on la connait : le mariage, si ce n’est pas déjà fait, un enfant et puis… Quoi ?

Si pour beaucoup, ce changement de vie est évident, il est parfois vu, par les plus jeunes, citadins, fêtards ou autres célibataires endurcis (tout cela est dit sans jugement de ma part, je généralise), comme un point final, un suicide social pour ceux qui osent s’éloigner des lumières des méga(lo)poles pour terminer leur vie a la campagne. Un changement qui résonne comme la fin d’une ère et le vrai début de la vie d’adulte qui se rapproche un peu trop de celles de nos parents – soit une étape qu’on a tendance à redouter, par peur de leur ressembler = peur de vieillir.

Et c’est normal, du point de vue extérieur, la vie en banlieue apparaît peut-être comme la fin de tout, et non comme le début d’une autre étape de vie, semblant sonner le glas de la jeunesse. Vivarium capitalise sur cette crainte très occidentale et urbaine pour noircir le tableau en forçant ses personnages à jouer le jeu. Pire, on pousse le bouchon en mettant en scène les clichés : l’homme se tue à la tâche et creuse littéralement sa tombe, caricaturant le rôle attribué au père de famille absent et coincé dans un job sans issue auquel il s’accroche dans l’espoir d’une vie meilleure. La femme, elle, finit par se résigner à son rôle de mère – même avec ce gamin chelou – devenant la caricature de cette mère au foyer éteinte mais qui s’efforce de garder la tête haute pour maintenir la paix des foyers.

Finalement, ce n’est pas que la vie en banlieue que Vivarium pointe du doigt, mais surtout la vie de parents, observant le couple qui s’étiole pour ne devenir que des lignes directrices au profit d’un rejeton ingrat qui aura drainer toute leur raison de vivre. Oui, une vision très glauque et cynique du cycle de la vie sous le prisme des clichés. Vivarium choisit une forme de terreur diurne en opposition aux histoires de fantômes, car parfois, le plus flippant, c’est bien la vie réelle !