Antiviral : La fascination morbide de père en fils

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Forcément, quand on parle du film Antiviral de Brandon Cronenberg, la comparaison avec le père  est inévitable. Le fruit ne tombe jamais très loin de l’arbre, semble-t-il, et le jeune réalisateur a été largement inspiré par la filmographie de Cronenberg-père, notamment la perfection (ou la dénaturation) de l’homme grâce à la science et aux machines (La mouche, Chromosome 3)… Mais pas que ! Si les ressemblances sont indéniables, Cronenberg-fils propose tout de fois sa propre définition du mot obsession, en réalisant un premier film fascinant, joliment gore et esthétique. Surfant sur un thème très actuel, Antiviral explore le concept du fanatisme jusqu’à l’extrême, dans une froideur dérangeante et maîtrisée, dont l’aspect clinique et aseptisé renforce le coté expérimental du film. Antiviral est donc une expérience à la fois artistique et visuelle, qui propose une vision alarmante et plutôt glauque du monde moderne dominé par l’adulation sans borne et déraisonné du « star-système ».

Le pitch : Dans un futur proche, les fans peuvent s’offrir les virus et autres maladies directement prélevés sur le corps de leurs idoles. Employé par une des entreprises leaders sur le marché grâce à une technologie qui rend ces virus inoffensifs, Syd March en profite également pour revendre ces produits sur le marché noir, en faisant passer le virus dans son système. Jusqu’au jour où il découvre qu’il est atteint d’un virus mortel et non identifié…

La première chose qui saute aux yeux en voyant Antiviral, c’est la froideur qui s’en dégage. Brandon Cronenberg joue sur des tableaux immaculés et aseptisés pour mieux en dégager l’absence d’humanité et de chaleur qui caractérise ses personnages et son sujet. D’un coté, les fans atones et prêts à tout pour se rapprocher de leurs fantasmes ; de l’autre, Syd March, représentant de l’industrie sans visage, chargé de la vente et de l’injection des maladies, dont le discours mécanique et monotone est à l’image de la dévotion aveugle de ses clients.
En effet, Cronenberg nous enferme dans un monde viscéral et sans couleur, où le culte de la célébrité est poussé à son paroxysme, comme en témoignent de nombreuses apparitions de ces stars désincarnées, entre papiers glacés, photos et reportages télévisés, qui ponctuent régulièrement la narration. Il n’en faut pas plus au film pour dresser une parodie ironique et cinglante des relations ambiguës entre les stars et les médias, consistant à tirer profit de tout, y compris de leurs intimités et de leurs corps, en se gardant bien de mentionner un quelconque talent. L’idée de réaliser un film où les fans peuvent acquérir les maladies de leurs stars préférées viendrait-elle, par exemple, de l’idée fumeuse d’une certaine Lady Gaga qui, à une époque, avait déclaré vouloir créer un parfum à base de sperme et d’urine ? Dans le monde anxiogène de Cronenberg, ce genre d’idée serait obsolète car il ne s’agit plus d’acquérir quelque chose ayant appartenu à une star mais plutôt de fusionner avec elle. Une dérive à l’apparence choquante, mais qui, à y regarder de plus près, trouve une étrange logique au regard de l’évolution du statut de la « star » et de son omniprésence dans les médias.

Une fois ce constat établi, Antiviral tisse sa trame autour du trafic officieux qui se déroule dans le dos des grandes firmes, lorsque Syd contracte le virus non identifié et mortel d’une des célébrités du moment qui décède quelques temps plus tard. Commence alors une course effrénée contre la montre, à la recherche d’un antidote.  Plus le rythme s’intensifie, plus le film s’assombrit, en creusant toujours plus profondément dans la noirceur, l’absence d’état d’âme et d’empathie, laissant toujours apparaître un nouveau palier plus sordide que le précédent, rendant la culture virale presque ragoutante !  Entre complots et machinations visant à faire tomber la concurrence, Antiviral dépeint un monde égoïste et perverti par l’envie, où l’homme est prêt à tout pour obtenir ce qu’il souhaite dans un jeu dangereux et immoral. Rappelant légèrement l’idée des frères Wachowski dans Matrix, Antiviral remet en question une (notre ?) société de consommation opportuniste et la notion du mieux-être dans une intrigue évocatrice qui nous pousse à la réflexion. Quelle importance accordons-nous aux célébrités ? Jusqu’où pourrions-nous aller dans le simple espoir de nous rapprocher de nos idoles ? Cela devient d’autant plus intéressant d’ailleurs, quand on voit le sort que Cronenberg réserve à la star : une image superficielle, chimérique et capable de s’exprimer uniquement grâce à un script ou pire, un ersatz de vie imparfait, qui aura toujours plus d’importance que l’être vivant qui se cache derrière tout ces artifices.
Antiviral déborde d’idées, dont beaucoup sont traitées de façon implicite, incitant donc à prêter l’oreille aux non-dits, comme cet amour sans borne et asexué envers une star irréelle et apparemment difforme, ou encore la place symbolique du sang qui apparaît à des moments stratégiques face à des protagonistes éteints et dominés par une routine morne et pourtant insatiable…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Brandon Cronenberg n’a pas choisit la facilité pour son premier film. Déjà doté d’un scénario complexe aux lectures multiples, Antiviral se démarque par sa mise en scène originale et artistique, d’une une blancheur stérile et photogénique, entrecoupée de visages blafards et de tableaux forts, lugubres et asphyxiants  pour un résultat souvent glauque, mais finalement séduisant et fascinant. On en retient surtout une certaine beauté dans le style, qui, même lorsqu’il penche vers le gore, garde une maîtrise esthétique superbe qui anéantit finalement le coté dégoûtant des scènes sanguinolentes qui se fleurissent tout au long du film, notamment dans une courte scène où une femme parle la bouche ensanglantée. Cependant cette mise en scène si structurée donne parfois lieu à quelques longueurs, où l’image prend le dessus sur la narration, dans des exercices de styles, certes intéressants mais peut-être un peu trop abstraits.

Coté casting, nous retrouvons surtout Caleb Landry Jones (X-Men : Le Commencement, 2011), excellent dans un rôle sur mesure, il nous hypnotise dès les premières minutes, surtout grâce à son physique qui colle naturellement à l’ambiance du film. A ses cotés, peu de personnages s’imposeront, même si Sarah Gadon, repérée dans A Dangerous Method et Cosmopolis (tiens, tiens !), est superbe en tant que célèbre poupée figée et que l’inoubliable Malcolm McDowell y fait un passage remarqué.

En conclusion, Antiviral n’est pas facile à cerner et relève plus de l’expérience cinématographique que du film de science-fiction ordinaire. Complexe, fascinant et souvent glauque, Antiviral se démarque surtout par sa singularité artistique et sanglante, que par son intrigue pourtant intéressante. A voir, donc, et sans pop-corn de préférence…

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2 réflexions sur “Antiviral : La fascination morbide de père en fils

  1. J’aime beaucoup ce que fait Cronenberg-père, j’espère que Cronenberg-fils saura tout autant me convaincre. Bon par contre, le gore s’il ne sert pas un dessein réflexif, c’est pas trop mon dada… Enfin, le film a l’air de soulever beaucoup de questions donc je vais me laisser tenter. Merci pour cette critique très complète !

    • Justement, ce n’est pas gore juste pour épater la galerie, on est pas dans du Saw ou je ne sais quel autre gore movie crado. Le coté sanglant du film est totalement justifié (sauf peut-être pour une scène, à la limite). Tiens moi au courant de ce que tu en as pensé 🙂 et merci pour ton commentaire.

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