[CRITIQUE] Les affamés, de Léa Frédeval (+ analyse d’une jeune trentenaire)

Le pitch : Zoé a 21 ans. Et Zoé en a sa claque d’entendre « c’est normal, t’es jeune ! ». Alors qu’elle emménage en colocation, elle prend conscience qu’elle n’est pas seule à se débattre entre cours, stages et petits boulots mal payés. Déterminée à bouleverser le complot qui se trame, elle unit autour d’elle une génération d’affamés. Ensemble, ils sont bien décidés à changer les choses et à faire entendre leur voix !

⇓ Analyse d’une jeune trentenaire en fin d’article ⇓

Adapté du roman éponyme écrit par la réalisatrice (et auteure, donc), Léa Frédeval, Les Affamés fait écho à cette génération qui s’est pris la crise de plein fouet et, malgré la prise de conscience à mi-parcours du récit, le film décide de rester résolument naïf. À travers un groupe de jeunes actifs, leadé par une Louane érigée en porte-parole, le film montre les déboires d’un groupe de bonne volonté, porteurs d’un niveau de diplôme honorable et qui se retrouvent à devoir cumuler petits boulots et conditions « déplorables » pour survivre. Si la question se pose au sujet de leurs besoins d’indépendance sans avoir au préalable coché l’étape de la stabilité financière, Les Affamés met en lumière l’éternelle difficulté d’obtenir un premier poste dit junior quand on est réellement junior. Le film expose aussi le paradoxe de l’attitude de la jeunesse actuelle face à la société d’aujourd’hui, alors que le caractère perpétuellement indigné de l’un côtoie l’expérience de ceux qui ont déjà fait leurs armes à travers le même rite de passage. À la fois actuel, parfois incisif mais surtout bridé par une vision de la réalité fantasmée, Les Affamés donne la parole à une jeunesse dont le manque inhérent de maturité peut faire grincer des dents.

Du haut de mes (petits) 33 ans (et une longue liste de mésaventures pros), le film de Léa Frédeval me permet de comprendre ce discours – sans forcément y adhérer à 100% – tant il dénonce un système encrassé depuis trop longtemps et qui pousse les jeunes actifs au burn-out avant l’heure. Mais malgré tout, en voulant donner raison à ses personnages, Les Affamés décident de poursuivre sur sa vague idéaliste (voire utopiste), ignorant une question posée dans le film même (à savoir : quel l’objectif derrière la révolte ?) et allant jusqu’à fantasmer une conclusion qui, à l’heure où une grève SNCF continue de s’étaler depuis le mois d’avril, semble improbable. Et pour couronner le tout, histoire de cocher toutes les cases du tout public, on nous rajoute une amourette plutôt téléphonée qui se boucle avec un clin d’œil à Love Actually tout juste mignonnet, mais qui confirme finalement l’ambition très niaise et adolescente du film.

Se rêvant jeunesse insoumise, Les Affamés dénigre le véritable passage à l’âge adulte, cette période formatrice du jeune qui, à travers son premier job ou ses premières confrontations à la recherche d’emploi, réalise que le monde ne l’attendait pas (ce qui engendre pas mal de désillusions, chutes puis – normalement – adaptations et recadrages de ses objectifs). Mais au lieu de parler de ce fait bien réel, en bon porte-parole des « Millenials » ou de la dernière vague de la génération Y, le film de Léa Frédeval rejette la faute sur une société sans visage, parce que c’est toujours plus simple que de se regarder dans le nombril… Finalement, au lieu d’être le reflet d’un problème sociétal et économique, Les Affamés expose l’attitude symptomatique d’une jeunesse qui se victimise bien trop, faisant passer les autres pour des vieux cons (qui ont eu de la chance).

Au-delà de son message, le film de Léa Frédeval reste néanmoins enthousiaste et dynamique, malgré ses inégalités en terme de narration. Si dans un roman, la mise en place peut permettre au lecteur de mieux s’immerger dans le récit, dans un film ce n’est pas toujours pertinent. Du coup, l’installation assez éparpillée des personnages et du contexte a du mal à se poser pendant la première partie, vivotant entre les déboires de son héroïne puis sa prise de conscience qui arrive quasiment à la moitié du film. Certes, l’aspect convivial de cette bande de potes qui vit de systèmes D, d’échanges bon procédés et de petits boulots accroche, tant cela flaire bon le vécu. On se retrouve parfois derrière ces personnages qui se cherchent, veulent bouffer le monde et le plier à ses règles, quitte à en sourire même. Mais malgré son ambiance bon enfant et l’exposition des failles du système, Les Affamés tourne vite en boucle avec un discours plaintif qu’on modèle pour attendrir, mais qui sert d’écran de fumée pour éviter les véritables questions (voir mon analyse ci-dessous).

Rappelant parfois Libre et Assoupi (en moins agaçant et déconnecté), Les Affamés est porté par l’énergie sympathique de son ensemble et l’absence de stigmatisation des personnages (par rapport à leurs sexualités ou couleurs de peau, pour une fois, ça fait du bien). Oui, c’est jeune, c’est frais et on aimerait bien y croire, mais dans le fond, le film de Léa Frédeval se démène pour enfoncer des portes ouvertes et crier à l’injustice, sans proposer de véritables réflexions et en noyant habilement ses défauts derrière un ensemble chatoyant. Si le film met du temps à trouver son rythme, il vivote souvent entre la tranche de vie et le récit brouillon, coincé dans une réalisation parfois trop scolaire et évidente.

Au casting : Louane Emera fait office de figure de proue et livre une prestation plus solide que celle dans La Famille Bélier, même si son jeu reste très scolaire (notamment sa diction). Autour d’elle, une troupe de jeunes talents plus ou moins novices, dont Nina Melo (Bande de Filles…), François Deblock (Tous Schuss…), Souheila Yacoub et Agnès Hurstel, tandis que Bruno Sanches (Santa et Cie, Lola Pater…) tente de vivoter sans Alex Lutz, Marc Jarousseau aka Kemar (Youtubeur vu dans Le Manoir...) joue les acteurs et Rabat Naït Oufella (Patients, Nocturama, Grave…) se rabaisse en jouant les playboys de bas étage.

En conclusion, Les Affamés est un patchwork générationnel qui arrive pile à temps pour fêter les dix ans de la crise économique, proposant des portraits multiples, juvéniles et naïfs autour d’une révolte en papier sur un fait sociétal bien réel. Comédie sociale des temps modernes, le film de Léa Frédeval donne la voix à une génération paumée entre envie de reconnaissance et manque de maturité. Un film qui vise parfois juste, saura trouver un écho auprès des plus jeunes mais qui risque de faire grincer des temps les autres (nous les vieux, donc). À tenter.

 

Alors que je suis encore au début de ma trentaine, une sacrée différence que je constate avec les « jeunes » actifs d’aujourd’hui, c’est qu’on avait pas internet et surtout, les réseaux sociaux. Mine de rien, avant on glanait des informations aupres de nos pairs, en IRL ou encore sur des forums, pour se former et comprendre les vicissitudes (et le bordel total) qu’est la vie d' »adulte ». Pour ma part je rentrais comme une fleur en France après avoir crapahuté en Australie (avant que ce soit la mode) et elle était là, grossissante, effrayante et palpable : la crise, les amis, c’était la crise ! Et qu’est-ce que ça a changé ? Pas grand chose en fait. Si les places étaient plus chères, le modèle de nos parents étaient déjà loin et du coup il a fallu s’adapter, changer et évoluer alors que les vieux de l’époque serraient les fesses. C’est ça la force de l’âge, celui que le film victimise : plus jeune, on arrive plus facilement à s’adapter au changement, à « faire avec » et à prendre sur nous en attendant le moment où notre expérience – professionnelle ET personnelle – aura plus de valeur.

Et puis il y a eu Internet, et Facebook, et Twitter, et autant de moyen pour pouvoir stalker la vie des autres, se comparer… et  se plaindre. Le problème de l’inexpérience insurmontable ne date pas d’hier, ma génération a grandi avec le modèle de nos parents où la sortie d’études rimait avec entrée dans la vie active et trouver un boulot où se poser jusqu’à la retraite (l’angoisse). Mais la crise de 2008 a changé la donne et il a fallu s’adapter. Dix ans plus tard, les millenials démarrent leur vie d’adultes et sont confrontés aux mêmes problèmes. Sauf qu’avec internet, les réseaux sociaux, qui font office de dévidoir émotionnel et de multiplicateurs de Calimero, ce qui n’était qu’une étape pour nous est devenu une revendication. La revendication d’avoir tout à portée de main à peine sorti de l’école (un cdi, un bon salaire, un bon travail) alors que, pour ma part, 10 ans plus tard j’ai réalisé que le cumul n’était pas toujours possible, voire pas forcément nécessaire. Ce discours utopiste, nous l’avons tous eu à 20 – 25 ans « c’est pas normal ! », « Je vais pas me laisser faire ! », « je vaix mieux que ça ! »… On sort de l’école avec de l’énergie à revendre, l’envie de changer le monde et prêt à s’agiter pour, tout en ce moquant des plus vieux qui subissent le train-train quotidien. Ces mêmes qui assènent des « c’est normal, t’es jeune » à la moindre plainte (au lieu d’expliquer, c’est vrai).
Il y a quelques années, une vidéo avait fait le buzz, une jeune femme d’une vingtaine d’années qui dénonçait ses conditions de travail en tant qu’intérimaire, la précarité et le manque de reconnaissance qui allait avec. Twitter s’est divisé en deux : ceux de son âge qui comprenaient et appelait à l’indignation générale, et les plus vieux qui étaient passés par là et constataient l’agitation vaine d’une génération qui veut tout, tout de suite et sans avoir à faire ses preuves (car apparemment ils savent déjà tout en sortant de l’école) – tout en acceptant l’anormalité de telles situations.

Adulescence, génération Y, Millenials… Autant de termes pour étiqueter la tranche d’incompris caractériels que nous sommes à cet âge et/ou période-là (sous-entendu : la sortie de l’école et l’entrée dans la vie active), cette fois en plein changement parce que le monde a changé après la crise. C’est aussi la période complexe à laquelle nous sommes tous (ou presque) confrontés à la sortie de nos études. Les études, période bénie pendant laquelle on est sensés être formés à ce qui nous attend, mais qui omet des variables considérables telles que le marché de l’emploi, les règles d’une vie en entreprise ou sur le lieu de travail, les luttes de pouvoir, la réalité sur la reconnaissance, le rythme et surtout l’abandon de ces trois mois (voire plus) de vacances par an. Une étape importante à laquelle on est peu ou pas préparé mais qui est pourtant décisive et constructive pour, comme dit plus haut, s’adapter et ou corriger le tir.

Là où Les Affamés rate le coche, selon moi, c’est dans sa façon de victimiser une génération entière et d’accuser une société en général, sans réellement chercher ou creuser les raisons. Le mouvement de l’héroïne attire des réactions, mais à aucun moment on ne nous montre le véritable parcours de chacun (les démarches, les ratés, la durée écoulée depuis le diplôme) et on évite bien sûr de revenir sur le fait que l’héroïne a purement et simplement lâché ses études sur un coup de tête. Le film se planque derrière le niveau d’études de ses personnages comme s’ils étaient tous interchangeables. Or, beaucoup de choses font la différence lors d’un entretien, où même au moment de l’envoi d’un CV… et le film oublie de mentionner une éventuelle galère ou tout simplement le parcours de chacun, bref ce qui aurait mené ses personnages à faire ces jobs « d’invisibles » – merci pour eux, d’ailleurs, ça fera plaisir aux commerçants, restaurateurs, équipiers et compagnie qui verront ce film ! Ces « invisibles » qui travaillent pour engraisser les autres, oui, mais finalement, même avec un super job payé 150 K à la sortie des études, à moins d’être propulsé CEO de Total, difficile de voir les choses autrement.

Quel est ce monde idéaliste et fantasmé que veut nous vendre Léa Frédeval au juste ? Qui sont ces gros méchants loups qui se font du beurre sur les jeunes et qui carressent, apparemment, le dos des plus vieux ? À quel moment un Bac+5 en japonais est devenu un incoutournable pour trouver un emploi ? Quitte à passer pour une de ces méchantes adultes qui assènent du « c’est normal, t’es jeune », le monde n’est malheureusement (ou heureusement) pas en attente de la prochaine fournée générationnelle, et, peut-être est-ce finalement une responsabilité de l’éducation nationale (comme mentionné vaguement dans le film) qui n’informe pas suffisamment sur la réalité d’un marché qui demande, effectivement, de se démarquer, mais aussi de manger de la vache maigre au début ? Et peut-être qu’il n’est pas nécessaire pour tout le monde de devoir chercher l’indépendance et la belle vie à la capitale sans avoir de revenus réguliers aussi… Moi j’en suis fière de ma période de vache maigre, j’ai tellement appris et grandis ces dix dernières années, parfois dans la douleur mais toujours pour mieux rebondir. Et il faudrait priver les jeunes de cet apprentissage et les nourrir à la becquée ?!

La réalisatrice, Léa Frédeval, est une auteure de 27 ans qui cherche un coupable… Mais si c’était elle, au final, elle et tous ces jeunes qu’elle rassemble dans son indignation injustifiée et creuse ? Car finalement, à force de crier au loup sans raison, plus personne n’écoute. Je ne dis pas que dénoncer c’est mal ou inutile, mais si ça sert juste à se faire plaindre… Aucun intérêt.

Sortir ce film dix ans après le début de la crise, c’est une jolie stratégie marketing en tout cas. Probablement l’idée d’un stagiaire d’ailleurs, mais son nom n’est pas au générique 😛

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