[CRITIQUE] Chanson Douce, de Lucie Borteleau

Le pitch : Paul et Myriam ont deux enfants en bas âge. Ils engagent Louise, une nounou expérimentée, pour que Myriam puisse reprendre le travail. Louise se montre dévouée, consciencieuse, volontaire, au point que sa présence occupe une place centrale dans la famille. Mais très vite les réactions de Louise deviennent inquiétantes.

*** Spoilers en fin d’article ***

Adapté du roman de Leïla Slimani, récompensé du Prix Goncourt 2016, Chanson Douce réveille les craintes qui sommeillent en chaque parent lorsqu’ils confient leur rejeton à une nounou plus ou moins agréée chaque matin. Pour ma part, n’ayant pas d’enfant, je trouve qu’entre le film Polisse de Maïwenn et celui-ci, il faut vraiment du courage (teinté d’un soupçon d’inconscience) pour avoir un enfant dans ce monde aujourd’hui. Mais ceci est un autre sujet.5 ans après son premier long-métrage Fidélio – L’Odyssée de d’Alice, Lucie Borteleau adapte à quatre mains, avec Jérémie Elkaïm, le fameux roman. Malheureusement pour moi, je n’ai pas lu le roman mais je connaissais les grandes lignes l’histoire (et son issue) avant de voir le film, ce qui a eu un impact certain sur ma perception de cet objet. Chanson Douce capitalise avec justesse sur la confiance presque aveugle mais toujours un peu méfiante qui se crée entre une mère, en particulier,  et une nounou. Le film démarre justement avec une jeune mère de deux enfants épuisée mentalement qui souhaite reprendre une activité professionnelle. Entre alors en scène cette figure maternelle de substitution qui va peu à peu vampiriser la trame et la vie de cette famille sans problème. La notion de maternité est au centre, accompagnée par un sentiment de culpabilité toujours présent : la culpabilité d’une femme qui renonce à des moments précieux avec ses enfants pour pouvoir s’accomplir en tant que personne, qui se confronte à la culpabilité avouée à demi-mots d’une autre qui n’a pas pu ou su s’accomplir en tant que mère.

Rapidement, l’harmonie sereine de cette cellule familiale reconstituée se fissure, laissant entrevoir tardivement le comportement inquiétant de la nounou, entre possessivité et caractère obsessionnel. Plaçant le spectateur dans la position du témoin qui voit tout, Chanson Douce dépeint avec soin l’emprise de cette femme sur des enfants innocents – soulignant au passage le fait qu’un enfant confronté à des comportements inappropriés ne saura pas toujours le reconnaître et encore moins le dénoncer, histoire de faire grimper une inquiétude croissante et communicative pour les parents spectateurs.

Précédé par la notoriété du best-seller de Leïla Slimani, le film de Lucie Borteleau a du mal à équilibrer son récit. Le coté appliqué de l’intrigue passe beaucoup (trop) de temps à installer les personnages puis la relation entre cette nounou et la famille, avant de se rappeler qu’il faudrait peut-être commencer à montrer des signes alarmants pour animer l’ensemble. En voulant être sûre de ne pas inverser trop brusquement la vapeur, Lucie Borteleau traîne la patte et laisse le récit s’enfoncer dans un cadre monotone et parfois éteint qui, malgré quelques tentatives de susciter de l’attente, file tout droit vers sa conclusion trop abrupte. D’un coté, je comprends que cette histoire doit terrifier les parents, surtout quand on n’est pas sur une base revancharde type La Main Sur Le Berceau… mais Chanson Douce est d’une lenteur pesante qui ne parvient pas à prendre racine, tant la réalisatrice semble se perdre dans son admiration face à l’actrice, Karine Viard, au lieu d’assurer une tension permanente au film. Du coup, l’ensemble semble avoir le cul entre deux chaises pendant la majeure partie, avant de céder – par faute de temps – à un final maladroit, mal amené et emballé à la hâte.
Je ne sais pas si dans le livre, l’aspect psychologique des personnages est mieux exploré, mais l’adaptation manque clairement d’étoffe à ce niveau, surtout, paradoxalement, au sujet de cette nounou qui reste globalement trop lisse. Malgré les quelques « dérapages » visibles mais relativement timides dans l’exécution, je trouve que son comportement, aussi troublant soit-il, ne justifie pas assez l’issue du film. Sans trop dévoiler la fin, les dernières images laissent deviner une scène très violente qui, pour des raisons bien commodes, ne sera pas montrée à l’écran. Mais même là encore, la mise en scène est très brouillonne, cherchant plus à choquer qu’à créer une conclusion cohérente avec l’ensemble d’un film bien trop plat et linéaire. En effet, derrière la caméra, le film s’illustre par des cadres scolaires et un traitement hyper académique, reposant sur juste ce qu’il faut d’étrangetés et d’inappropriés pour choquer les plus sensibles.

Au casting : Karin Viard (Voyez Comme On Danse, Jalouse, Les Chatouilles…) est excellente dans un registre qu’elle maîtrise. En effet, l’actrice a souvent porté ce genre de rôle au caractère un peu froid et l’utilise avec brio pour donner vie à un personnage inquiétant et trouble. Autour d’elle, Leila Bekthi (J’Irai Où Tu Iras, Un Homme Pressé...) et Antoine Reinartz (La Vie Scolaire, 120 Battements Par Minute…) incarnent un couple accessible, attentifs mais trop pris par leurs obligations quotidiennes pour faire attention aux détails – du coup, difficile de leur en vouloir, tandis que la jeune Assya Da Silva est adorable, renforçant l’empathie qu’on peut ressentir envers le destin tragique de cette petite famille.

En conclusion, si Lucie Borteleau porte à l’écran une histoire accrocheuse et presque clé-en-main, l’exercice est finalement loin d’être convaincant. Malgré une Karine Viard fascinante, Chanson Douce s’embourbe dans une narration molle et contemplative qui a bien du mal à rendre l’ensemble crédible. À tenter.

*** SPOILERS (et explication de mon ressenti sur le film) ***

Avant de voir le film, j’avais entendu parler du livre et je savais que la nounou tuait les enfants à la fin, sans plus de détail. Je pense que le fait de savoir de façon certaine l’issue du film à beaucoup jouer sur ma patience devant ce récit. Ceci étant dit, le film de Lucie Borteleau manque clairement de rythme et semble trop vouloir admirer Karine Viard pour explorer logiquement son personnage.
En effet, on découvre un esprit dérangé, derrière le visage chaleureux et attentionné qu’elle affichait au début. Certes, ses interactions avec les autres nounous du parc, ses mensonges au sujet des morsures – et la scène où on la voit mordre le bébé – plante un tableau inquiétant et dissimulateur, prenant en otage des enfants inconscients du danger qu’elle représente et des parents trop facilement rassurés. Jusque là, j’accroche avec l’absence de jugement du film : une jeune mère a totalement le droit, si elle le souhaite et quelqu’en soit la raison, de reprendre son travail, tandis que l’aveuglément du couple est compréhensible : tant que les enfants sourient, rentrent entier et semblent contents de retrouver leurs nounous, pourquoi s’inquiéter ?
Petit à petit, les choses se corsent lorsqu’on découvre qu’elle souhaite que le couple ait un autre bébé pour pouvoir s’en occuper, et le fait qu’ils n’en veuillent pas, elle le vit comme une trahison. Par petites touches, on découvre une femme seule et sans autre but, à qui on a retirer son enfant – pourquoi ? – et qui cherche à revivre sa maternité par procuration, tout en s’incrustant dans la famille aux forceps.

Ce portrait complexe soulève pas mal de questions : en effet, au début du film, elle dit avoir travaillé pour deux autres familles pendant des années… est-ce vrai ? si oui, comment son caractère maladivement possessif a-t-il « survécu » à deux fins de contrats vu l’implication qu’elle a pour cette nouvelle famille ? Ou était-ce sa « dernière » chance ?

Mais surtout, comment des mensonges et des morsures (qui ressemblent surtout à du débordement (déplacé) d’affection qui dérape plutôt qu’à de la vraie maltraitance volontaire), mène à un tel carnage ? Car, elle n’a pas « simplement » tué les enfants avant de se suicider, non : vu l’état de l’appartement à la fin, elle les a massacré, pourchassant – a minima – la petite fille avant de la poignarder à multiples reprises, puis idem avec le bébé !
Mais même là, encore une fois, quand le choc visuel de tout ce sang sur les murs est passé, la scène de crime est incompréhensible. On part d’un bain qui coule et d’une gamine qui se cache sous son lit (pourquoi ? jusque là, rien n’indiquait que le bain annonçait un moment dangereux pour les enfants ? ou est-ce qu’elle rejouait la partie de cache-cache vu au début du film ?), pour terminer avec des gerbes de sang dans tout l’appartement et une baignoire ensanglantée. Le spectacle est macabre, témoignant d’une lutte très sauvage… et c’est là que je m’interroge. Pour moi, ce n’est absolument pas plausible ni cohérent, tout comme le fait de retrouver la nounou agonisante dans le salon qui s’est tranquillement tranché les veines après ce soi-disant débordement de violence.

OK, je ne suis une experte en criminologie ni en psychologie, mais la conclusion a plus l’air d’une mise en scène exagérée (j’imagine des gens jetés du faux sang sur les murs en rigolant avant le début du tournage), ce qui, en plus de terminer le film abruptement, ajoute encore plus d’incompréhension. La nounou a certes des problèmes psychologiques mais la violence de son meurtre colle mal avec des motivations causées par un affect obsessionnel. Un coup de folie aura mené à un meurtre rapide, identifiable (en la voyant faire couler un bain, je pensais qu’elle allait les noyer). Une scène recouverte de sang à ce point devrait être nourri par des éclats de violence avant-coureurs (un peu comme dans le film Possessions d’Éric Guirado (2012), qui reprend l’histoire de la famille Flactif, massacrée dans un chalet).
Ou alors j’y ai trop réfléchi, allez savoir… Après tout, je n’ai jamais tué quelqu’un, donc je ne sais pas ce qui passe par la tête à ce moment-là hin 😀

Et enfin, même en admettant que tout cela soit plausible, j’ai également été désarçonnée parce que le film s’arrête là, nous laissant avec cette tragédie sur les bras et sans s’intéresser au sort des parents dont les enfants viennent d’être assassinés. Etant donné qu’on découvre les parents avant l’arrivée de la nounou, j’aurai aimé les voir après… La question ultime, après le « pourquoi ? » c’est « comment survit-on à une telle épreuve ? ». On aura jamais de réponse à cette question… Dommage. Peut-être que je me pencherai sur le livre un de ces quatre, afin de comparer. Ou pas. 

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