[CRITIQUE] Le Chant du Loup, d’Antonin Baudry

Pour son premier film, Antonin Baudry livre un drame puissant, aussi intéressant qu’immersif autour d’un sujet rarement exploré au cinéma. Entre devoir militaire et tensions nucléaire, Le Chant du Loup nous transporte dans un univers mu par la rigueur et le courage de ces Hommes de l’ombre, à travers un récit haletant et admirablement bien tenu. Ceux qui boudent le cinéma français risque de passer à côté de la petite claque de ce début d’année !

Le pitch : Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or. Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique. Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable.

Du cinéma français, beaucoup ne retiennent que les comédies populaires qui font débat et les films sombres et indépendants réservés au Festival de Cannes. De temps en temps, certains beaux exemples font des bulles à la surface d’un paysage submergé, comme l’année dernière : du nerveux Jusqu’à La Garde au bouleversant Pupille en passant par la bonne surprise Dans La Brume. Trop rares, ces bons films ne sont pas suffisamment vus et font parfois office d’exemple qui confirment la règle auprès des négativistes, quand une nouvelle comédie signée Dany Boon ou autre Philippe Lacheau s’empare du box-office français. Compréhensible.
Heureusement, cela n’empêche pas ces quelques pépites de voir le jour et c’est là que le film d’Antonin Baudry intervient. Après des premiers pas en tant que scénariste du film Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier (2013) – adapté d’une bande-dessinée qu’il avait lui-même co-écrit, ce nouveau réalisateur passe derrière la caméra avec un projet ambitieux.
Inscrit dans un univers méconnu et extrêmement chargé, Le Chant du Loup a une tâche double : familiariser rapidement le public avec son sujet (et le jargon) afin de pouvoir lancer son intrigue lourde de conséquences. Deux aspects qui auraient donné un résultat bien différent (pour ne pas dire raté) au film s’ils n’avaient pas été autant maîtrisés et/ou aboutis. Entre jargon professionnel et décor restreint, Le Chant du Loup nous immerge dès les premières minutes au cœur de la vie en sous-marin nucléaire et des responsabilités qui pèsent sur ses occupants. Protection du pays et détection d’éventuelles menaces nucléaires, c’est à travers son Oreille d’Or que le film dresse un tableau captivant alors que les prémices de l’histoire installe les bases. Antonin Baudry parvient à rendre la narration fluide sans donner l’impression d’avoir vulgariser ses dialogues, tout en lançant une première vague de tension qui vient densifier la trame.

La construction du film est également étonnante et change des moules habituels : après une introduction puissante, Le Chant du Loup offre une respiration risquée mais utile pour mieux comprendre les rouages d’une industrie militaire rigoureuse et inflexible. Ce n’est qu’une fois dans le cœur du sujet qu’on réalise l’ampleur du danger, alors qu’on est déjà pris à la gorge par une tension sinueuse qui s’épaissit en parallèle. De façon brillante, Antonin Baudry réaliste un tour de force astucieux en piégeant son public et ses personnages à la fois. Distrait par les ressorts narratifs, le film resserrent insidieusement son étau et il est beaucoup trop tard lorsque le piège se referme. Du coup, la seconde moitié du film nous entraine dans un face-à-face nerveux et une course contre la montre haletante qui m’a maintenue sur le rebord de mon siège jusqu’à la fin.

Le Chant du Loup allie un suspense maîtrisé et un sens du rythme incroyable pour livrer un film dramatique et audacieux qui prend aux tripes. Malgré un ralentissement certain en cours de route, Antonin Baudry réussit à introduire l’ensemble de son intrigue de façon accessible, rendant les véritables dangers du film visibles uniquement quand il est trop tard pour faire machine arrière. J’ai beaucoup aimé découvrir ce monde sous-marin, régit par des codes aussi bien d’honneur que familiaux, ainsi que la sévérité tout de même humaine qui rend les interactions entre les personnages aussi droites que touchantes. Entre hiérarchie et métier, l’attention est évidemment posée sur cette Oreille d’Or, capable de repérer et de différencier un dauphin d’un sous-marin, tout en identifiant ce dernier à l’écoute de son hélice. Rien que cet aspect est fascinant et permet d’entrer dans le vif du sujet sans effort. C’est en nous attachant à ses personnages que le film parvient à créer cette intensité palpable qui dévore la trame de part en part dans son dernier acte, alors peut-être même jusqu’à bouleverser.

Coté réalisation, Le Chant du Loup est ambitieux et ne lésine pas sur des scènes fortes : tourné en conditions réelles (malgré la carrure imposante d’Omar Sy), le film allie le caractère impressionnant de ces sous-marins immenses, qu’ils soient sous l’eau mais aussi les retours à la surface qui sont dingues. Certains moments sont phénoménaux, notamment une scène avec Reda Kateb sur le toit (?) prêt à tirer. En parallèle, le manque d’espace invite à la proximité et l’utilisation habile des prises de vue : Antonin Baudry utilise ces contraintes judicieusement afin de mettre le public aux premières loges afin de ressentir la pression, mais également la moindre goutte de sueur qui vient traduire aussi bien la chaleur que la tension viscérale, envahissante et surtout contagieuse.

Au casting, Antonin Baudry s’entoure d’un quatuor génial : François Civil (Burn Out, Ce Qui Nous Lie, Five…) continue de montrer l’étendue de son talent, Omar Sy (Demain Tout Commence, Transformers : The Last Knight, Chocolat…) apporte comme souvent beaucoup de cœur à l’ensemble, Reda Kateb (Frères Ennemis, Django, Arrêtez-moi Là…) est toujours excellent et Matthieu Kassovitz (Sparring, De Plus Belle, Valérian…) est très bon dans son rôle de commandant sévère. Autour d’eux gravitent Paula Beer (Frantz…) ou encore Marc Ruchmann (Plan Cœur…) qui fait un passage éclair.

En conclusion, Le Chant du Loup fait partie de ces films ambitieux qu’on aimerait voir plus souvent. Au-delà de la découverte du monde des sous-marins, Antonin Baudry livre un film saisissant à l’effet coup de poing qui prend aux tripes pour ne jamais relâcher la pression. S’ajoute à cela un bel hommage à un corps de métier méconnu qui œuvre dans l’ombre pour notre sécurité. À voir.

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