[COUP DE CŒUR] À Couteaux Tirés, de Rian Johnson

Rian Johnson dépoussière la formule classique du « whodunnit » avec le film À Couteaux Tirés, livrant un polar brillamment écrit, affûté et drôle. Les twists sont multiples, le suspens est au rendez-vous à travers une enquête palpitante et portée par un casting cinq étoiles (ou presque). Un vrai régal !

Le pitch : Célèbre auteur de polars, Harlan Thrombey est retrouvé mort dans sa somptueuse propriété, le soir de ses 85 ans. L’esprit affûté et la mine débonnaire, le détective Benoit Blanc est alors engagé par un commanditaire anonyme afin d’élucider l’affaire. Mais entre la famille d’Harlan qui s’entre-déchire et son personnel qui lui reste dévoué, Blanc plonge dans les méandres d’une enquête mouvementée, mêlant mensonges et fausses pistes, où les rebondissements s’enchaînent à un rythme effréné jusqu’à la toute dernière minute.

7 ans après Looper, Rian Johnson revient avec un thriller policier inspiré par les enquêtes d’Agatha Christie et son personnage phare Hercule Poirot, en proposant un excellent « whodunit » – littéralement « qui l’a fait ? » plein de surprises et de rebondissements. Le principe du « whodunit » est une mécanique bien rodée (ou presque) qui a pris ses racines dans la littérature, mêlant mystères et énigmes alors qu’un meurtre a été commis et que tous les suspects ont un mobile. Mieux encore, le lecteur découvre l’installation en même temps que l’enquêteur du récit, même si, dans les films, certains offrent des réponses supplémentaires au spectateur qui participe, de façon immersive, à l’enquête. De Gosford Park en 2001 au récent remake du Crime de l’Orient-Express en 2017, en passant par des variantes plus ou moins efficaces comme Identity, le français Huit Femmes ou encore la saga Scream, si le whodunnit a vu sa forme varier au fil du temps, les ingrédients clés d’un essai réussi restent souvent les mêmes : une enquête solide, de l’humour et une résolution aussi stupéfiante que satisfaisante. Là où certains exemples pré-cités semblent plus souvent jouer aux chaises musicales une fois arrivés à leur conclusion, À Couteaux Tirés, lui, tire son épingle du jeu d’une main de maître en jonglant avec une intrigue riche et une kyrielle de personnages excellents.

En effet, Rian Johnson ne réinvente pas la roue mais en tire sacrément bien parti. Installé comme il se doit au cœur d’un manoir et tiraillé entre les membres d’une famille aussi aisée que souvent détestable, À Couteaux Tirés entre rapidement dans le vif du sujet après la mort suspect du patriarche, à travers des interrogatoires qui servent aussi bien d’expositions que d’introduction. D’une pierre deux coups, le film nous immerge sans effort dans l’intrigue, venant ainsi titiller la curiosité du spectateur, l’invitant presque malgré lui à participer au jeu. Et quel jeu !
Au-delà du suspens, l’histoire dresse des portraits géniaux, égrainant tous les clichés liés à la famille bourgeoise : le laissé pour compte, l’ambitieux, le favori, le jaloux, etc… étirant même les liens familiaux vers des personnages annexes dont l’apparente innocence pourrait bien leur jouer des tours. Mais ce qui rend À Couteaux Tirés aussi vif et excitant, c’est surtout que le film redistribue souvent les cartes en cours de route. Alors que le film semble nous guider à l’aveugle dans une enquête linéaire, voilà que Rian Johnson montre son va-tout et renverse l’intrigue, changeant ainsi la perspective du spectateur, devenu complice, qui – au lieu de chercher « qui l’a fait » – va surtout se demander comment tout cela va finir.

Un choix extrêmement intelligent qui permet au film de rester palpitant jusqu’au bout, alors que les masques tombent au fur et à mesure des nombreux rebondissements, aiguisant, déchirant ou resserrant les liens familiaux et mettant à mal des personnages auxquels on finirait par s’attacher. Rian Johnson tisse une intrigue maligne et presque interactive en nous collant aux basques de personnages hauts en couleurs, tout en floutant la ligne de la justice pour mieux nous attacher aux sorts de certains. D’ailleurs, là où le film est particulièrement redoutable, c’est dans son utilisation de l’humour : classique par endroits, marqué au fer blanc à d’autres, il sert surtout à faire en sorte que le public s’attache à un personnage central dont le caractère trop « pur » aurait pu en rebuter plus d’un (attention, émétophobes sévères s’abstenir) ! Chaque personnage parvient à marquer les esprits, même si certains ne font qu’une brève apparition ou intervention, tant le film manie à merveille les joutes et autres rivalités familiales qui apportent une belle dynamique au film. J’ai pris un grand plaisir à découvrir ce film qui joue aussi bien avec sa trame qu’avec l’attention du public, rendant l’ensemble souvent jubilatoire et puissant. C’est un véritable régal qui repose sur une recette simple, certes, mais qui demande une maîtrise impeccable que Rian Johnson délivre avec inventivité, humour et adresse.

Au casting et, encore une fois : quel casting ! D’ailleurs je vous conseille vivement de le voir en VO, car un jeu de mots/sonorités aura une grande importance pour le dénouement et je pense que la traduction en français va être compliquée. Pour ma part, j’étais perplexe : souvent, les films avec des castings aussi imposants se révèlent être un film de potes dans lequel le prestige des uns et des autres sert d’écran de fumée pour masquer une idée flasque. Ce n’est pas le cas avec À Couteaux Tirés qui réunit Daniel « James Bond » Craig (Kings, Logan Lucky, Spectre…) en Hercule Poirot des temps modernes – et à l’accent déroutant -, entouré par un trio de choc comprenant Jamie Lee Curtis (Halloween, Scream Queens…), Toni Collette (Velvet Buzzsaw, Hérédité…) et Michael Shannon (La Forme de L’Eau, The Little Drummer Girl…), excellents, et complété par les très bons Don Johnson (Watchmen, Le Book Club…) et Lakeith Stanfield (Sorry To Bother You, Millenium : Ce Qui Ne Me Tue Pas…). Au centre, on redécouvre Ana de Armas (Blade Runner 2049, Knock, Knock…), parfaite en jeune ingénue qui fait du clichés qu’elle incarne un portrait attachant, tandis que Chris « Captain America » Evans (Avengers : Endgame, Mary, Before We Go…) s’amuse dans un registre aux antipodes du héros noble qu’il incarne chez Marvel. À l’affiche également, Katherine Langford (13 Reasons Why, Love, Simon…) et Jaeden Martell (Ça, Ça – Chapitre 2, Midnight Special…) incarnent les juniors de la bande, tandis que Riki Lindhome (Under The Silver Lake…) passe relativement inaperçue contrairement aux doyens : Christopher Plummer (Tout L’Argent du Monde…) est génial en patriarche quelque peu espiègle et K Callan (Veep, Carnivale…) illumine la trame de ces rares interventions mesurées.

En conclusion, À Couteaux Tirés revisite le « whodunit » avec une maîtrise délectable du genre. Sous la houlette de Rian Johnson, cela faisait longtemps qu’un film policier ne m’avait pas autant tenue en haleine ! À voir absolument.

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