Drame

[CRITIQUE] Fjord, de Christian Mungiu

Le pitch : Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un Fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.

Habitué du Festival de Cannes, le réalisateur roumain Christian Mungiu (Baccalauréat, Au-delà des Collines…) vient décrocher sa deuxième Palme d’Or après 4 Mois, 3 Semaines, 2 Jours en 2007 avec Fjord. Une récompense qui fait déjà débat et je dois bien avouer que je me situe quelque part au milieu. Avec ce nouveau drame, Christian Mungiu s’attaque à un sujet particulièrement sensible : celui du choc culturel au travers de l’éducation parentale et de la place que l’État peut (ou doit) occuper dans la sphère familiale. D’un côté, une famille profondément croyante, attachée à une vision traditionnelle de l’autorité parentale. De l’autre, une société norvégienne où toute forme de violence éducative est considérée comme inacceptable. Deux visions du monde qui se regardent avec incompréhension et qui vont progressivement entrer en collision.

L’une des grandes forces de Fjord réside justement dans son refus de distribuer les bons et les mauvais points. Christian Mungiu observe, expose et laisse ses personnages défendre leurs positions sans jamais imposer clairement la sienne. Une démarche qui rend le film passionnant par moments, mais aussi parfois frustrant, car au fil des deux heures, le récit soulève une multitude de questions inconfortables sans toujours chercher à y répondre. Fjord met surtout le doigt sur un sujet qui dérange : la difficulté de savoir où placer le curseur et ce qui est jugé comme acceptable ou non. Entre un système norvégien parfois perçu comme intrusif et des pratiques éducatives que beaucoup continuent de banaliser, le film refuse les réponses simples. Une tape sur la main, une fessée, un geste d’autorité : autant de comportements que certains jugent inoffensifs quand d’autres y voient déjà une forme de violence. Christian Mungiu explore précisément cet espace inconfortable où les certitudes des uns se heurtent aux convictions des autres.

Ce qui rend le sujet particulièrement complexe, c’est que les Gheorghiu ne sont jamais présentés comme des monstres, bien au contraire. Ce sont des parents aimants, impliqués, sincèrement convaincus d’agir pour le bien de leurs enfants. On est à mille lieues des affaires de maltraitance sordides qui font régulièrement la une des faits divers. Le film de Christian Mungiu montre alors toute la difficulté d’intervenir lorsque la souffrance n’est ni spectaculaire ni évidente et lorsque les certitudes morales se heurtent à des réalités beaucoup plus nuancées.

Le problème, c’est qu’à force de vouloir rester au centre du terrain, Fjord finit parfois par donner l’impression de ne plus savoir exactement ce qu’il souhaite raconter. Les enfants, pourtant au cœur du conflit, ont finalement peu l’occasion d’exprimer leur ressenti autrement qu’à travers le regard ou les interprétations des adultes (ce qui parait à la fois sensé et injuste). À mesure que les institutions, les parents et les communautés rivales s’affrontent, leur parole devient presque secondaire.

Mais c’est dans son dernier acte que Fjord m’a le plus perdue. Sans entrer dans les détails, le scénario choisit une conclusion qui m’a semblé à la fois évitante et peu crédible sur plusieurs points. Là où Fjord avait jusque-là construit un débat complexe et passionnant, il semble soudain chercher une sortie de secours. Certes, la boucle se referme avec des choix qui font écho aux thèmes développés tout au long du récit, mais j’ai eu le sentiment que cette fin affaiblissait considérablement la puissance de ce qui avait été mis en place auparavant.

Heureusement, il reste énormément de choses à admirer comme Sebastian Stan qui même chauve reste magnifique 🥰. En effet, dès qu’un film se déroule en Europe du Nord, mon âme de voyageuse à temps partielle est ébahie. Les Fjords majestueux, les paysages vertigineux, la menace devenue ordinaire d’avalanches, la lumière froide et les silences pesants composent ici un écrin magnifique. Tout est le reflet d’une intrigue à la tension sourde et inéluctable. Cette froideur nordique m’a d’ailleurs souvent rappelé La Chasse de Thomas Vinterberg. Pas tant dans son sujet que dans cette manière très particulière qu’ont les communautés scandinaves de juger sans hausser le ton, d’accuser avec politesse et d’exclure sans jamais le dire franchement. Une violence sociale discrète, mais terriblement efficace.

Au casting : je l’avoue, c’est plus la présence de Sebastian Stan (Thunderbolts*, The Apprentice, A Different Man…) qui m’a poussée à voir le film, plutôt que la compétition cannoise. Aux cotés de Renate Reinsve (Valeur Sentimentale, Présumé Innocent, Julie (en 12 Chapitres…), les deux acteurs sont impeccables et touchants dans ce portrait familial à la fois austère et dépassé par le gap culturel qu’ils affrontent. Autour d’eux, Lisa Loven Kongsli (La Disparue de la Cabine 10, Justice League…) et Ellen Dorrit Petersen (Thelma, The Innocents…) m’ont gentiment crispées tout du long, tandis que Christian Rubec (Seven Sisters, The Trip…), Lisa Carlehed (Les Enquêtes du Département V : Promesse…) et Alin Panc (R.M.N…) complètent un ensemble convaincant.

En conclusion, Fjord est donc un film inconfortable mais prenant, qui pose de vraies questions sans chercher la facilité, mais son dernier acte vient brouiller un peu le propos et affaiblir une réflexion jusque-là particulièrement fine. À voir.

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