[COUP DE CŒUR] Queen & Slim, de Melina Matsoukas

Le pitch : En Ohio à la suite d’un rendez-vous amoureux, deux jeunes afro-américains qui se rencontrent pour la première fois, sont arrêtés pour une infraction mineure au Code de la route. La situation dégénère, de manière aussi soudaine que tragiquement banale, quand le jeune homme abat en position de légitime défense le policier blanc qui les a arrêtés. Sur la route, ces deux fugitifs malgré eux vont apprendre à se découvrir l’un l’autre dans des circonstances si extrêmes et désespérées que va naître un amour sincère et puissant révélant le coeur de l’humanité qu’ils partagent et qui va changer le reste de leurs vies.

Quand j’ai vu ce film arriver, je m’attendais à un enième récit qui égrainerait les mêmes sujets déjà vu autour du racisme ordinaire et de l’injustice judiciaire envers la communauté afro-américaine, comme le récent The Hate U Give. Clairement, je ne m’attendais pas à l’uppercut émotionnel et puissant que Melina Matsoukas délivre avec une justesse brute et magnifique : Queen & Slim évite avec brio les pièges béants qui lui tendait les bras pour offrir un récit puissant et universel. Après avoir réalisé de nombreux vidéos clips pour des artistes de renoms sur la scène internationale Pop / R’n’B, Melina Matsoukas adapte le scénario co-écrit par l’actrice engagée Lena Waithe (Master of None, Ready Player One…) et raconte l’histoire d’une cavale à la fois désespérée et lumineuse. Forcément, on pense à un Bonnie & Clyde ou, à plus juste titre, une version moderne de Thelma & Louise où l’émancipation sexuelle laisse place à l’éclat d’une communauté aux abois. D’un rendez-vous qui dérape tragiquement, Queen & Slim nous embarque pour une fuite crépusculaire dont on prévoit, attend mais surtout redoute la conclusion à chaque minute.

L’intelligence du film c’est qu’il ne va pas chercher l’insurrection de manière frontale : l’histoire reste centrée sur les personnages, pris dans une tourmente terrible malgré eux, et poursuit ce premier rendez-vous sur des airs de road-trips ensoleillés, alors que la colère gronde en sous-sol. La chaleur de cette rencontre balbutiante est ombragée par la réalité qui ne cesse de les rattraper, ce qui transforme le drame en tragédie cuisante car plus le film avance et moins on ne peut ignorer que les événements liés à leur rencontre prennent une ampleur inéluctable.

Melina Matsoukas aborde le sujet qui fâche de manière aussi subtile que poignante et universelle, car si le film fait office de baromètre social auprès de la communauté noire américaine, il évite surtout de ressasser les drames marquants qu’on a souvent l’habitude de voir étalés dans ce genre de film. On ne mentionnera pas ou peu l’affaire Rodney King ou des faits divers similaires, Martin Luther King ou les Black Panther… Queen & Slim centre son propos sur le climat actuel pour atteindre un public plus large et traverser les frontières afin que les minorités d’autres pays (les Noirs en France, dans le cas présent) puissent se retrouver à travers le cri de révolte qui filtre comme une rage muette et pourtant assourdissante. Et puisque les dés semblent être jetés, Queen & Slim a l’intelligence de ne pas en faire des caisses et se focalise sur un état des lieux, marqué par la persévérance parfois inconsciente et dangereuse de la communauté noire. De rencontres en échappées belles, nos héros vont attiser la flamme individuelle des uns et des autres pour la transformer en un brasier fulgurant qui va faire tomber les barrières (et les badges), tout en célébrant une culture aussi bien marquée par ses clichés urbains que par une humanité désarmante. Au lieu d’attiser la haine et la peur, Queen & Slim parle d’amour, de solidarité, de justice et de liberté dans un récit aussi fédérateur et ensoleillé que noir et bouleversant. 

La cavale des personnages électrisent les tensions à fleur de peau d’un pays sous tension, donnant la parole à différents portraits, qu’ils soient Blancs ou de couleurs, victimes, coupables, témoins ou même inconscients de situations d’injustice – voire pire. Queen & Slim dresse un tableau percutant et saisissant d’une Amérique loin des clichés des grands villes en inscrivant son parcours à travers les routes du sud. Le film de Melina Matsoukas fait d’ailleurs écho, d’une façon moins brutale mais tout aussi réaliste, au film français Les Misérables, sorti quelques mois plus tôt. Contrairement à d’autres réalisateurs issus de l’industrie musicale, Melina Matsoukas parvient à mettre de cotés les tics « vidéo-clipesques » pour en conserver le meilleur, soignant la mise en scène et la lumière, tandis que de nombreuses scènes sont tout simplement fantastiques (le moment « dirty dancing », l’extase en pleine route de campagne, le sentiment de liberté au volant, l’appel…).
Queen & Slim est d’une intensité foudroyante qui prend d’abord aux tripes par surprise, avant d’entièrement nous immerger dans ce récit presque dévastateur où l’espoir et le désespoir se fondent dans une galerie d’émotions contradictoires et puissantes, magnifiées par le mauvais pressentiment qui plane sur le film dès les premières minutes. Le résultat est brillant, incroyablement juste et m’a mis les larmes aux yeux de nombreuses fois avant de m’atteindre dans la dernière ligne droite.

Au casting : Daniel Kaluuya (Les Veuves, Black Panther, Get Out…) confirme son talent comme un style qu’il sait parfaitement nuancer, comme ici à travers son personnage sans problème qui voit sa vie basculer du jour au lendemain. À ses cotés, Jodie Turner-Smith (Jett…) fait ses premiers pas sur grand écran et la maladresse de son jeu se fond dans la rudesse de son personnage amazone et conquérant. Autour d’eux, on retrouve Indya Moore (Pose…), Bokeem Woodbine (Overlord, Spider-Man : Homecoming…), Chloë Sevigny (Poupée Russe, The Dead Don’t Die…) ou encore la participation de Flea des Red Hot Chili Peppers (Baby Driver, Boy Erased…), tandis que Sturgill Simpson écope du mauvais rôle.

En conclusion, Melina Matsoukas signe un premier film brillant, d’une beauté fulgurante et d’une vérité poignante, viscérale. Queen & Slim est une tragédie dramatique, romantique, sociale et crépusculaire, dont le caractère inévitable sublime chaque rare moment de lumière qu’on a envie de capturer en espérant le voir durer jusqu’au bout. Magnifique premier coup de cœur de l’année. À voir, évidemment.

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