[CRITIQUE] The Innocents, d’Eskil Vogt

Le pitch : Un été, quatre enfants se découvrent d’étonnants pouvoirs et jouent à tester leurs limites, loin du regard des adultes. Mais ce qui semblait être un jeu d’enfants, prend peu à peu une tournure inquiétante…

Si le premier film d’Eskil Vogt, Blind, est potentiellement passé inaperçu en 2014, son travail de scénariste aux cotés de Joachim Trier est bien connu. D’Oslo, 31 Août en 2006 jusqu’à Julie (en 12 Chapitres) l’année dernière, en passant par le troublant Thelma en 2017, ce scénariste norvégien a signé plusieurs œuvres remarquées. Sept ans après son premier long-métrage, Eskil Vogt revient avec The Innocents, un film de genre, fascinant et terrifiant, qui s’articule autour d’un groupe d’enfants qui se découvrent des pouvoirs.

Si les pouvoirs extraordinaires de ces jeunes protagonistes sont évidemment les éléments perturbateurs du récit, le film d’Eskil Vogt observe surtout un cadre social à hauteur d’enfants. Une fin d’été, un quartier visiblement modeste et des enfants plus ou moins livrés à eux mêmes, The Innocents dresse une ambiance « malaisante » où l’ennui des gamins flirte souvent avec une forme de colère tue, plus ou moins justifiée. Entre le ressentiment d’une gamine vis-à-vis de sa grande sœur autiste jusqu’au basculement du film, Eskil Vogt se dévoile à travers les non-dits et les frustrations inexprimables, qui vont peu à peu se transformer ou se libérer à travers ces dons ou pouvoirs. Ce que j’ai aimé, c’est qu’avant même d’entrer dans le vif du sujet, The Innocents questionne déjà la stabilité émotionnelle de ses personnages. Du coup, on ne peut qu’être dans une forme d’inconfort au moment où ces pouvoirs finalement chargé en émotions se développent entre les mains d’enfants bien trop jeunes pour faire la part des choses. Une thématique souvent explorée dans les films de super héros (les Mutants de X-men), mais qui rappelle surtout les livres phares de Stephen King, notamment Carrie et sa télékinésie ou encore Charlie et ses pouvoirs (dont la pyrokinésie) : les émotions deviennent des exutoires, un moyen de se libérer sans être bloqué par le manque de recul, l’incapacité de parler ou de mettre des mots sur des ressentis, presque un recours primitif permettant d’agir ou de réagir impulsivement.

Quand The Innocents amorce l’exploration des pouvoirs, le récit a déjà bien installé le caractère angoissant de son intrigue. Je me suis retrouvée happée par ce film qui s’épluche lentement, sans hâte mais avec une maîtrise presque hypnotisante. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un film d’horreur, Eskil Vogt nous embarque tout de même dans un récit glaçant et inquiétant à de nombreux niveaux. D’une part parce que malgré le cadre estival et les jeux d’enfant, le ton est incroyablement sombre et laisse rapidement deviner une conclusion funeste. D’autre part parce que le film capte superbement bien la psyché enfantine, coincée entre une forme de compréhension aiguisée et l’incapacité d’analyser les situations. Du coup, on ressent souvent la colère, le sentiment d’injustice et la frustration des jeunes personnages, qui peuvent faire écho à notre propre enfance, à cet âge où on ne parvenait pas à mettre les mots sur nos émotions qui nous submergeaient (qu’elles soient raisonnées ou non). The Innocents m’a souvent fait pensé au film Chronicle, de Josh Trank, mais d’une manière bien plus terrifiante puisque si Chronicle était animé par des adolescents, ceux-ci avaient tout de même un certain recul et une certaine maturité pour mesurer leurs actes et les situations. Dans The Innocents, l’âge fait toute la différence et à travers ses silences, le film d’Eskil Vogt retranscrit à merveille cette forme d’intelligence enfantine souvent ignorée mais qui fait pourtant partie d’un apprentissage inévitable. Des pouvoirs fantastiques dans une fiction ou un ami imaginaire dans la réalité, The Innocents est une ode à l’enfance, à la justesse époustouflante, qui parvient à susciter une véritable angoisse palpable en plein jour. Fascinant.

Au casting, des acteurs en herbe talentueux dont on retiendra surtout la performance, avec entre autres : Rakel Lenora Fløttum, Alva Brynsmo Ramstad et Mina Yasmin Bremseth Asheim, face au jeune Sam Ashraf.

En conclusion, auréolé des plusieurs récompenses à des festivals renommés (dont un doublé à Gérardmer) et une sélection au Festival de Cannes 2021, The Innocents est une fable stupéfiante où l’apparente fausse léthargie révèle une réalité grave et un récit ensorcelant. Eskil Vogt livre un thriller glaçant et terriblement efficace. À voir.

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