[CRITIQUE] Oh Lucy!, d’Atsuko Hirayanagi

Conte désenchanté autour de la solitude et du manque d’amour, Oh Lucy! démêle dépression et sentiments dans un drame curieusement cocasse et bouleversant à la fois. Atsuko Hirayanagi propose une héroïne coincée entre la mère accomplie et la jeune femme épanouie, accusant aussi bien le poids de l’âge que les conséquences de ses choix (ou défaites) passés, dans un voyage plein de désillusions et autres réalisations douloureuses. Touchant, drôle et particulier, Oh Lucy! offre un visage loin du Japon kawaii des mangas ou de la culture pop, pour en dévoiler une facette déconcertante mais finalement plus humaine.

Le pitch : Setsuko mène une vie solitaire et sans saveur à Tokyo entre son travail et son appartement, jusqu’à ce que sa nièce Mika la persuade de prendre sa place à des cours d’anglais très singuliers. Cette expérience agit comme un électrochoc sur Setsuko. Affublée d’une perruque blonde, elle s’appelle désormais Lucy et s’éprend de John son professeur ! Alors, quand Mika et John disparaissent, Setsuko envoie tout balader et embarque sa sœur, dans une quête qui les mène de Tokyo au sud californien. La folle virée des deux sœurs, qui tourne aux règlements de compte, permettra-t-elle à Setsuko de trouver l’amour ?

Présenté à la Semaine de la Critique et au Festival de Cannes 2017, Atsuko Hirayanagi propose une version longue du court-métrage éponyme, Oh Lucy!, cocoonné dans un road-trip familial, entre ressentiments, envie et jalousie. À la manière d’un Lost In Translation (Sofia Coppola) à l’envers, le film suit le parcours d’une femme solitaire, paumée dans une mégalopole au quotidien austère, à la recherche d’une connexion.
Depuis une rencontre curieuse avec un professeur d’anglais aux méthodes inhabituelles jusqu’à l’aventure de deux sœurs entre le Japon et les Etats Unis, Oh Lucy! cristallise un mal commun à travers son personnage central, jamais remis d’une trahison amoureuse et en manque profond d’affection. Les apparences sont doucereuses et trompeuses : alors que le fil rouge est solidement ancré autour de la disparition de Mika et la relation électrique entre les deux sœurs, Oh Lucy! scrute une femme entre deux âges, en dehors des étiquettes sociales attendues. D’un coté, sa sœur voleuse d’amant et mère distante, de l’autre une nièce dont la jeunesse attire, et au milieu une « Lucy » en apnée et prête à tout pour récupérer une miette d’oxygène qui la sauverait du précipite d’un gouffre avec lequel elle flirte depuis trop longtemps.

Entre retrouvailles, disputes et chocs culturels, Atsuko Hirayanagi explore un mal-être ambiant que le film expose discrètement sans appeler au mélodrame. C’est entre un appartement chaotique et un problème d’intégration sociale évident que le film dévoile son véritable sujet : la dépression dévorante d’une femme à l’agonie. On s’y attache autant qu’on a envie de la secouer pour la sortir de sa torpeur, ses prises de décisions font sourire mais les recoins de son existence qui filtrent en arrière-plan attristent. Au fur et à mesure que le film avance, Oh Lucy! ne parvient plus à conserver les apparences intactes quand la réalité vient fissurer les mensonges devenus confortables. Le récit parait anodin et banal, mais l’ensemble parvient finalement à faire mouche en égrainant un quotidien des plus ordinaires, hanté par la solitude parfois inextricable, à travers des portraits isolés et loin des étiquettes conformes que la société impose pour conforter l’idée fantasmé du happy-ending certain.

Au casting : Shinobu Terajima (R100, Riding Alone…) habite une trame sensible avec brio, aux cotés de Kaho Minami et Shiori Kutsuna. Autour d’elles, Josh Hartnett (Penny Dreadful…) s’est fait plus rare sur grand écran et n’a plus rien de l’adulescent interchangeable de ses débuts et marque dans un rôle aussi solide qu’imparfait, tandis que Koji Yakusho (Babel, Mémoires d’une Geisha…) fait une belle apparition.

En conclusion, Atsuko Hirayanagi vise juste en proposant un portrait discret mais marquant, à travers une femme adulte qui vit dans une grande ville, creusant ainsi le sentiment de solitude envahissant qui l’emprisonne. Teinté d’une mélancolie bouleversante, Oh Lucy! dépeint le désenchantement avec une subtilité et une justesse acérées, cristallisant des moments de grâce à la légèreté nécessaire pour éviter a l’ensemble de virer au morose.
À voir, pour sa beauté humble et imparfaite.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s