[CRITIQUE] My Friend Dahmer, de Marc Meyers

My Friend Dahmer est la plongée glaçante dans la jeunesse d’un futur tueur en série, vue par un de ses camarades de lycée. Le décalage entre la normalité fougueuse de l’adolescence et le tempérament particulier du personnage principal crée un ensemble insaisissable, entre tension et appréhension, comme si Marc Meyers dégoupillait une dangereuse grenade millimètre par millimètre. Cependant, en se focalisant sur la période avant les premiers meurtres, My Friend Dahmer s’avère un poil frustrant tant le portrait du jeune homme, aussi « bizarre » qu’il puisse être, reste néanmoins superficiel, puisque le film ne propose que la facette plus ou moins publique de l’adolescent vue par un tiers, et non une approche plus ou moins intime de sa psychologie. Fascinant, mais trop peu.

Le pitch : L’histoire du tueur en série américain Jeffrey Dahmer, de sa dernière année de lycée à deux semaines après la fin des cours, qui l’amène à commettre son premier meurtre.

Jeffrey Dahmer est un tueur en série qui a sévi entre 1978 et 1991 en commettant plusieurs meurtres, incluant viols, cannibalisme, nécrophilie et autres joyeusetés. Certains spécialistes ayant rencontré le meurtrier avant son assassinat en prison précisent que celui qu’on surnommait « le cannibale du Milwaukee » cherchait à créer un « zombie sexuel », notamment en injectant de l’acide dans le crâne de ses victimes (vivantes), par exemple. Jeffrey Dahmer est un personnage très complexe qui choque notamment par les atrocités particulièrement morbides et cruelles qu’il a infligé à ses victimes avant et après leurs morts, démontrant un manque d’empathie certain et une psychologie sacrément détraquée.
Les tueurs en série restent un sujet souvent fascinant, notamment lorsqu’on s’intéresse à leurs histoires personnelles et leurs façons de penser si différentes de la « normale » : est-ce que les mauvais traitements dans l’enfance créent nécessairement un monstre ou le meurtre est inscrit dans leur gènes dès la naissance ? Marc Meyers tente de répondre à ces questions en adaptant le roman graphique My Friend Dahmer, écrit par John « Derf » Backderf – un camarade de lycée du futur tueur en série.

Ce qui est intéressant dans le film, c’est de voir comment Jeffrey Dahmer était perçu à l’extérieur, dans un contexte adolescent où chacun est aux prises avec ses hormones et ses différentes envies. Entre les timides, les populaires, les studieux, les souffre-douleurs ou les marginaux, My Friend Dahmer laisse filtrer différents portraits autour de son sujet principal, presque noyé dans la masse, qu’il présente comme un jeune garçon asocial et ambigu qui décide soudainement d’attirer l’attention en faisant le clown. La bizarrerie du jeune homme se glisse aisément dans la normalité ambiante d’un âge où chacun se cherche dans cette dernière année de lycée avant le grand saut dans la vie d’adulte. Du coup, ce personnage rappelle facilement quelqu’un qu’on a pu connaître à l’époque (le pitre de la classe, le rebelle du lycée…). La légèreté de ce cadre et la tragique destinée de Jeffrey Dahmer cohabitent à l’écran, provoquant un sentiment insaisissable proche du malaise, alors que le « héros » conserve un détachement et une froideur toujours très concentrée malgré ses apparentes facéties et une dérive psychologique qui va lentement le faire sombrer. Le film creuse cette dualité en suivant son exploration à travers la cellule familiale des Dahmer, dévoilant des relations bien loin des clichés glauques accordés aux serial killers.
My Friend Dahmer fascine, d’une part en capitalisant sur la curiosité avide largement générée par le destin du vrai Jeffrey Dahmer, et, d’autre part, en observant à la loupe ce jeune homme presque transparent et pourtant envahissant. Ce que j’ai également aimé, c’est qu’à travers cet environnement lycéen, le film montre des personnalités qui semblent également promptes à basculer facilement, ce qui rend le personnage principal plus intriguant car il parait presque englouti par l’effervescence juvénile qui l’entoure. La froideur permanent du « héros » est dérangeante et montrée avec justesse à travers ses interactions avec ses camarades, entre incompréhensions et moqueries. D’ailleurs, l’auteur du roman a confié que lors qu’il a su qu’un de ses camarades de lycée était accusé de meurtres en série, Dahmer n’était « que » le numéro deux des camarades qu’il a soupçonné.

Cependant, Marc Meyers choisit un support peu évident pour faire vivre ce drame lorgnant vers biopic à sa juste valeur. En effet, en adaptant le roman graphique de John « Derf » Backderf, My Friend Dahmer ne fait qu’exposer la surface visible de l’iceberg alors que j’en attendais bien plus d’un film sur la genèse d’un des pires serial killers américains. Si l’histoire survole la présence d’une mère instable et d’un père démissionnaire, l’ensemble reste trop en surface et n’a pas su satisfaire ma curiosité concernant Jeffrey Dahmer, à savoir qui était-il réellement et pourquoi/comment est-il devenu « le cannibale de Milwaukee ». Certes le film retranscrit bien l’étrangeté et le retrait social du personnage, mais puisqu’il est basé sur les souvenirs scolaires d’un adolescent, My Friend Dahmer préfère juxtaposer sa facette publique et excentrique à la réalité bien présente du véritable monstre en devenir. Malheureusement, à l’heure où David Fincher explore avec justesse la psychologie complexe de meurtriers à travers la série Mindhunter (Netflix), le film de Marc Meyers parait bien fade. En fait, s’il ne s’agissait pas de Jeffrey Dahmer, il faut avouer que l’ensemble n’aurait que peu d’intérêt, car hormis ses hobbys morbides avec des animaux, le film n’amorce jamais le destin horrible que va suivre son personnage. C’est un peu léger, finalement, vu les crimes particulièrement atroces commis par Jeffrey Dahmer – un des pires tueurs en série et psychopathes sexuels américains, rappelons-le.

Au casting : si le film manque de substance, le jeune Ross Lynch éblouit par sa performance glaçante et habité, de sa ressemblance à l’attitude étrange, il monopolise le regard et donne justement envie d’en voir plus. D’ailleurs, l’acteur a fait ses premiers pas devant la caméra dans l’univers Disney Channel (Austin et Ally, Teen Beach Movie…), ce qui rend son interprétation encore plus réussie puisqu’il est visiblement capable de passer de l’adolescent mignon et attachant à un personnage dérangeant et inquiétant avec beaucoup d’aisance. À ses cotés, quelques visages connus viennent compléter l’ensemble sans vraiment se démarquer, comme Anne Heche (The Last Word, Joker…), Dallas Roberts (Dallas Buyers Club, The Walking Dead…) et Vincent Kartheiser (Mad Men, Casual…), tandis qu’Alex Wolff (Jumanji : Bienvenue dans la Jungle…) – à ne pas confondre avec son frère Nat Wolff (Nos Étoiles Contraires) – est convaincant dans le rôle de John « Derf » Backderf (l’auteur du roman graphique), en adolescent amusé mais concerné.

En conclusion, My Friend Dahmer n’est pas ce que j’appellerai un véritable biopic puisqu’il n’explore qu’une facette très secondaire de la personnalité du futur tueur en série, à travers les souvenirs d’un camarade d’école. Marc Meyers livre un drame engageant, dans lequel l’acteur Ross Lynch est réellement captivant, mais l’ensemble reste finalement très frustrant puisqu’il reste trop en surface et n’a satisfait ni ma curiosité, ni mon coté un peu voyeur concernant la psychologie tordue du serial killer. Le problème, c’est que si on retire le nom de Jeffrey Dahmer dans l’histoire, il ne reste qu’une tranche de vie interrompue et pas vraiment percutante. J’en suis ressortie avec plus de questions que de réponses. À tenter. Le film sera disponible dès le 2 mars sur la plateforme e-cinema.com

PS : j’ai eu la chance d’assister à une projection suivie d’une rencontre avec John « Derf » Backderf, l’auteur du roman graphique, et Stéphane Bourgoin, un auteur français spécialisé dans l’étude des serial killers et qui est super intéressant. Je lis actuellement « Le livre noir des serial killers » écrit par ce dernier, qui raconte le parcours et les crimes détaillés de plusieurs tueurs, dont Jeffrey Dahmer, incluant confessions et analyses psychologiques. Une lecture un peu perturbante, mais que je conseille aux plus curieux.

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