[CRITIQUE] Yesterday, de Danny Boyle

Le pitch : Hier tout le monde connaissait les Beatles, mais aujourd’hui seul Jack se souvient de leurs chansons. Il est sur le point de devenir extrêmement célèbre. Jack Malik est un auteur-compositeur interprète en galère, dont les rêves sont en train de sombrer dans la mer qui borde le petit village où il habite en Angleterre, en dépit des encouragements d’Ellie, sa meilleure amie d’enfance qui n’a jamais cessé de croire en lui. Après un accident avec un bus pendant une étrange panne d’électricité, Jack se réveille dans un monde où il découvre que les Beatles n’ont jamais existé… ce qui va le mettre face à un sérieux cas de conscience.

Danny Boyle, immense réalisateur reconnu pour ses films puissants, de Trainspotting à Steve Jobs, en passant par La Plage, 28 Jours Plus Tard, 127 Heures, Trance, Sunshine et bien évidemment Slumdog Millionnaire qui lui a valu un Oscar en 2019, débarque avec une comédie musicale basée sur Les Beatles. À l’origine, c’est Richard Curtis (Love Actually, Le Journal de Bridget Jones 1 et 2, Quatre Mariages et un Enterrement…) qui initie le projet et signe le scénario que l’on devine empreint d’une bonne part de romantisme à l’anglaise. De ce duo inattendu naît donc Yesterday, une romcom musicale qui met un scène un jeune homme qui se réveille un matin dans un monde où Les Beatles – entre autres – n’ont jamais existé. Une idée sympathique en soi, même si – et seuls ceux qui assument leur cinéphilie disons « exotique » admettrons que le pitch de base ressemble beaucoup à celui du film Jean-Philippe de Laurent Tuel (2005) dans lequel Fabrice Luchini campait un fan de Johnny Hallyday qui se réveillait dans un monde où la star du rock français n’a jamais vécu. Ou plutôt si, car contrairement à Yesterday, le héros de Jean-Philippe part à la recherche du bien-nommé et fera tout pour qu’il redevienne le Johnny dont il se souvenait.

Coté Danny Boyle, le choix est différent. Après une vague recherche sur internet, le héros du film choisit de relancer sa carrière grâce aux tubes des Beatles. Et c’est là que cela commence à moins tenir la route. Yesterday tente de nous embarquer dans une success story fantaisiste où le héros synthétise environ dix ans de carrière en quelques chansons faussement improvisées. Dix ans, soit des centaines de chansons et d’histoires écrites, interprétées et vécues non par un artiste mais, en partie, par un quatuor de talent – en toute cohérence, Yesterday part déjà avec une balle dans le pied. Mais soit, Yesterday fonce bille-en-tête dans son intrigue ponctuée par les tubes du groupe, entre incrédulité de son entourage et ascension fulgurante. Propulsé du jour au lendemain au rang de génie musical, Danny Boyle cristallise une industrie et une génération qui va vite, créant un parallèle intéressante entre la carrière à long terme des vrais Beatles et la super-starisation instantanée d’un inconnu parrainé par Ed Sheeran.
De ce postulat, le film Yesterday propose des observations judicieuses sur notre monde qui tourne à toute vitesse et qui pose aussi quelques questions, notamment : aurons-nous à nouveau un groupe ou une icône de la même envergure que les Beatles pour renouveler un genre musical et inspirer plusieurs générations jusqu’à aujourd’hui ? Un nouvel Elvis, un nouveau Michael Jackson, de nouveaux Queen… ? Terriblement nostalgique d’une époque où la qualité et l’effort primaient sur le star-système, Yesterday met en abîme un besoin universel d’icônes qui côtoie (et influe probablement) l’existence de superstars éphémères. De l’autre coté du miroir, le film de Danny Boyle observe son wannabe-célèbre voir le tapis rouge se dérouler devant lui, le forçant à faire des choix significatifs dans sa vie privée – en contradiction, évidemment, avec ses rêves qui se réalisent. Un détour attendu, mais certes nécessaire, qui rend le parcours plus profond qu’il n’y parait… parfois.

En effet, si la patte de Danny Boyle se fait sentir dans les accents dramatiques et réfléchis de l’intrigue, il ne faut pas oublier la présence de Richard Curtis à la barre. Si ce dernier m’a fait apprécier les comédies romantiques à la sauce british, dans Yesterday, le moindre moment romantico-humoristique s’empile lourdement dans une ambiance trop naïve pour ne pas dire niaise. Certes, le héros est un gentil naïf peu charismatique mais attachiant qui est encore plus déboussolé que d’ordinaire quand il se réveille dans ce monde étrange, par conséquent, ses airs de biche effarée aux yeux de merlan frit sont compréhensibles. Mais à cela, il faut ajouter un entourage lourdingue, notamment une manager friendzonée, mignonne comme tout mais souvent ringarde, un pote de route benêt et surtout, une manie agaçante de ruiner tous les moments sérieux du film par un ressort comique ET répétitif comme une vieux gag de papa. J’ai souvent entendu des gens reprocher à Marvel de trop souvent désamorcer les moments dramatiques par des blagues inutiles, avec Yesterday j’ai compris pourquoi ces interruptions répétées étaient énervante. Une porte qui sonne par ci, un bavardage par là… Impossible pour le héros de jouer plus de trois notes de Let It Be à ses parents au début du film, et déjà mes nerfs étaient mis à l’épreuve. Le cumul de ces moments comiques qui tombent à plat m’ont rapidement épuisée, tandis que les rares personnages sérieux se perdent dans un ensemble qui se veut résolument mièvre, espérant capitaliser sur la nostalgie du public pour les Beatles… Allant même jusqu’à s’autoriser une résurrection hyper gênante en bouquet final.

Le problème du film, c’est il est tellement focalisé sur son amourette qu’il en oublie l’essentiel : la critique du monde d’aujourd’hui et de sa manie de s’approprier (ou de se réapproprier) des anciens succès tourne à vide. Danny Boyle aura beau nous entraîner dans les endroits mythiques des Beatles (Abbey Road, la tombe d’Eleanor Rigby…), faire de gros sous-entendus sur les noms des albums ou autre sous-marin jaune, Yesterday passe à coté de la distance cruciale qu’il y a entre une décennie de travail et l’explosion instantanée et creuse du héros. Je le disais plus haut, le succès des Beatles n’est pas seulement dû à ses jolies mélodies et belles paroles, le groupe a su percer et s’installer dans les années 60, c’est parce qu’il proposait quelque chose qui correspondait à cette époque. Si Danny Boyle n’est pas totalement à coté de la plaque, il survole néanmoins l’absence de fond dans les travaux du héros, préférant s’embourber dans le souvenir et laisser Richard Curtis prendre les rênes d’une romcom sirupeuse.

De plus, tout le monde n’est pas fan de la musique des Beatles. J’ose le dire : je connais certains tubes, mais je suis souvent incapable d’énoncer les titres ni même de chantonner plus qu’un lyric de mémoire et j’oublie toujours le nom de George Harrisson quand il s’agit de lister les membres du groupe. Du coup, Yesterday repose également sur un récit assez exclusif qui mettra de coté ceux qui n’ont pas été attirés en salle par les Beatles. Pourtant, sans être fan il est impossible de nier l’impact qu’on eu les Beatles sur l’industrie musicale et, étrangement, Yesterday zappe totalement les conséquences de l’absence de ce groupe mythique. Et du Coca-Cola.

Au casting, Himesh Patel (Eastenders…) tient son premier rôle dans un long-métrage et il faudra adopter le caractère béat et souvent niais du personnage pour accrocher à l’ensemble. Lily James (Mamma Mia! Here We Go Again, Les Heures Sombres, Baby Driver…) apporte beaucoup de fraîcheur à l’eau de rose, tandis que Joel Fry (vaguement entrevu dans Game Of Thrones…) et Kate McKinnon (Ferdinand, Pire Soirée, SOS Fantômes…) se partagent le pendant humoristique de façon diamétralement opposée – et nettement plus digeste du coté de l’actrice américaine malgré la caricature. Ed Sheeran (caméo dans Bridget Jones Baby, cataclysme dans Game Of Thrones…) est la guest-star du film, jouant son propre rôle mais espérons-le, pas trop quand même puisqu’il incarne un artiste sympathique mais légèrement imbu de lui-même et potentiellement trop adulé par son entourage (ou serait-ce l’admiration de Richard Curtis au scénario qui se serait un peu emballée…).
Petit caméo de Robert Carlyle (T2 Trainspotting, Once Upon A Time…), habitué des films de Danny Boyle, dans un rôle qui me laisse encore perplexe.

En conclusion, Yesterday se tisse à travers une moralité bancale, foncièrement porté par l’opportunisme volontaire ou non de son personnage principal, qui se boucle avec une pirouette fastoche. C’est pas mauvais, mais clairement pas à la hauteur du cinéma de Danny Boyle qu’on a connu plus conscient et surtout plus incisif. À tenter.

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