Action, Sci-fi

[CRITIQUE] Running Man, d’Edgar Wright

Le pitch : Dans un futur proche, The Running Man domine la télévision : un jeu de survie où des candidats doivent échapper pendant 30 jours à des tueurs professionnels, sous les yeux d’un public accro. Pour sauver sa fille, Ben Richards, ouvrier désespéré, accepte d’y participer, poussé par un producteur aussi charmeur que cruel. Mais sa détermination fait de lui bien plus qu’un simple Runner : un héros malgré lui, devenu la menace numéro un d’un système prêt à tout pour le voir tomber.

Cela faisait un moment que j’attendais le retour d’Edgar Wright sur grand écran dans le registre de l’action (toujours avec un peu de comédie). Après l’élégance rétro-fantastique de Last Night in Soho et des années où son nom circulait plus qu’il ne filmait, on le retrouve enfin sur un terrain musclé, pop, borderline satirique : exactement ce qu’on pouvait espérer du réalisateur de Scott Pilgrim et de la trilogie Cornetto (Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Le Dernier Pub avant la Fin du Monde).

Le réalisateur adapte le roman Running Man de Stephen King (à l’époque Richard Bachman) presque quarante ans après le film réalisé par Paul Michael Glaser avec Arnold Schwarzenegger dans le rôle principal. Et, fun fact, le film arrive seulement quelques semaines après l’adaptation de Marche ou Crève du même auteur. Deux salles deux ambiances, donc, d’autant que le réalisateur revendique vouloir se rapprocher du livre original plutôt que du film de 1987. Sur le papier, tout était aligné. Dans la réalité… un peu moins.

Running Man n’est pas dénué de qualités, et il faut les reconnaître. C’est même un film tout à fait correct si on fait abstraction de qui le réalise. Quelques bonnes idées émergent dans cette depiction d’une Amérique dystopique noyée dans le divertissement télévisuel. Derrière la sempiternelle opposition riches vs pauvres, Edgar Wright injecte ici un mélange de tension, d’humour noir et de sens du timing plutôt efficace. L’univers télévisuel est parfois savoureux, notamment lorsqu’il singe la télé-réalité contemporaine et les codes très reconnaissables des plateformes. Et côté mise en scène, on retrouve parfois des éclairs de créativité, notamment dans la maison piégée façon survivaliste ou l’excellente exploitation de tous les décors, ce qui rappelle souvent la malice du cinéaste.

L’univers dystopique, de son côté, coche toutes les cases sans les approfondir. Riches contre pauvres, public hypnotisé par du divertissement décérébré et/ou cruel, show télévisé qui repousse les limites… rien de mal là-dedans, mais rien de vraiment incarné non plus. Edgar Wright aligne les références : Netflix, les Kardashian, le contexte à la Black Mirror, les deepfakes et les fake news pour contrôler la foule… Mais tout est tellement frontal que la critique sociale manque d’un vrai point de vue. Et les incohérences narratives (bracelet high-tech inutile, vidéos forcées alors que tout est manipulé en coulisses, opinion publique qui change d’avis d’une scène à l’autre…) affaiblissent encore plus le propos. Dans un film qui veut dénoncer le pouvoir de l’image, ça pique un peu tant tout est platement exposé, surligné et répété pour que ça imprime bien jusqu’au ronfleur au fond de la salle.

On sent, derrière les excès, une vraie volonté de parler du rapport entre public, pouvoir et spectacle. Ça, c’est là. Mais c’est trop mince. Car Running Man souffre surtout d’un problème d’identité et c’est le gros point noir du film à mon avis. Le point fort d’Edgar Wright c’est de parvenir à surprendre dans sa mise en scène, qu’il s’agisse des interactions entre les personnages ou des scènes de combats. Le réalisateur nous a habitué à plus de dynamisme, à un style plus léché et précis, quelque chose qui a plus de gouaille et de personnalité. C’est ce qui permettait à des films au pitch aussi insensé qu’un Hot Fuzz, un Scott Pilgrim ou même un Baby Driver de se démarquer dans la foultitude de film d’actions testostéronés de l’époque. Là où le bât blesse, c’est quand on se souvient qu’il a quitté Disney en plein Ant-Man pour divergence artistique… avant de revenir dix ans plus tard avec une réalisation étonnamment lisse, presque aseptisée. Un film qui, par moments, a justement des airs de “yes man”.

Running Man est une cacophonie d’images, de musiques et de cuts frénétiques, illisibles, où tout finit par se ressembler. Ça court, ça roule des mécaniques, tous les personnages sont caricaturaux à l’extrême et, coté spectateur, on ne sait jamais vraiment pourquoi. À force de vouloir être nerveux, l’ensemble devient étrangement plat. Le héros, version rebelle anti-système vaguement anarcho-lite, n’aide pas : son écriture est lisse, répétitive, mécanique. Le début film passe son temps à marteler qu’il ne veut “surtout pas participer à l’émission”, ce qui est absurde quand toute l’intrigue repose sur le fait qu’il finira par le faire (contrairement au film de 1987 où l’enrôlement se passe contre le gré du personnage, mais bon…). L’enjeu familial, censé être le cœur du récit, reste purement théorique au lieu d’être véritablement incarné.

Je n’ai qu’un vague souvenir du film de 1987 avec Arnold Schwarzenegger et je n’ai pas lu le livre. Mais le scénario du film de Paul Michael Glaser avait une logique interne simple et efficace : forcé un homme brisé à survire dans un système (wink wink) pour l’écraser. La contrainte créait la tension. Le Running Man d’Edgar Wright est certes plus proche du roman, mais en lissant son personnage et en retirant tout contexte autour de cette Amérique désenchantée, l’histoire manque d’un carburant dramatique pour faire tenir le moteur (paie ton analogie alors que je conduis même pas, mais bon). Résultat : le film se transforme en une longue chasse à l’homme redondante en quête d’esbroufe, qui tient sur un postulat confus et tout un tas de fusils de Tchekov expédiés. Un film se fond un peu trop dans la masse des actioners, qui aurait très bien pu être disponible directement sur une plateforme de streaming (devinez laquelle ?).

Le contraste avec Marche ou Crève (l’autre adaptation kingienne du moment) est d’autant plus marqué : les deux récits se ressemblent, mais n’avancent pas du tout au même rythme. Là où le film de Francis Lawrence prend le temps d’installer le drame et les émotions pour dénoncer les injustices sociales, Running Man déroule en mode express, toujours pressé, comme une course permanente qui file droit vers un final sans surprise, qui se boucle comme un conte de fée testostéroné.

Au casting, ce n’est pas fameux non plus : Glen Powell (Twisters, Top Gun : Maverick, Tout Sauf Toi…) est tout en muscle et donne tout ce qu’il a pour donner de l’épaisseur à son personnage, mais finit surtout par n’être qu’un action man caricatural, qui fronce les sourcils et s’efforce de prendre un air patibulaire pour essayer de convaincre. Autour de lui, Josh Brolin (Évanouis, Dune, deuxième partie, Avengers : Endgame…) cachetonne, tandis que Colman Domingo (The Four Seasons, Drive-Away Dolls, Candyman…) propose un personnage qui m’a rappelé un autre trauma : celui de Samuel L. Jackson dans l’infâme remake de Robocop.


On retrouve également Lee Pace (Foundation, Les Gardiens de la Galaxie…), reconnaissable par sa stature et ses poses cunty (même masqué), et un Michael Cera (The Phoenician Scheme, Barbie…), dont l’apparition donne un peu de fraicheur dans ce récit grisâtre. Quelques visages connus hantent le rang des seconds couteaux, comme William H. Macy (Shameless US, La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume…), Emilia Jones (Locke & Key, Cat Person…), Daniel Ezra (A Discovery of Witches, All American…), Katy O’Brian (The Mandalorian, Mission: Impossible – The Final Reckoning…) ou encore Jayme Lawson (Sinners, The Woman King…), dont le personnage méritait mieux, tout de même.

En conclusion, Running Man n’est pas un mauvais film, non, mais c’est un film étonnamment anonyme pour un réalisateur aussi talentueux qu’Edgar Wright. Il se regarde, parfois il amuse, rarement il surprend. Mais pour un réalisateur qui a fait du style, du rythme et de la créativité ses marques de fabrique, livrer une œuvre aussi bruyante, brouillonne et standardisée laisse un goût amer.  À tenter.

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