Drame

[CRITIQUE] After The Hunt, de Luca Guadagnino

Le pitch : Une professeure d’université est confrontée à un tournant personnel et professionnel lorsqu’une étudiante brillante porte une accusation contre l’un de ses collègues, tandis qu’un sombre secret de son propre passé menace d’être révélé.

Comme Yorgos Lanthimos, Luca Guadagnino (Call Me By Your Name, Bones and All, Suspiria…) semble être lui aussi pris d’une “réalisite” aiguë alors qu’il livre son troisième long-métrage en moins de deux ans… Certes sur une plateforme de streaming, mais quand même. Après le bourdonnant Challengers et un très discret Queer, le réalisateur revient avec une histoire qui vient bousculer l’ordre et la morale dans un face-à-face intergénérationnel et percutant.

Avec After The Hunt, Luca Guadagnino livre un film profondément inconfortable, qui refuse les réponses et les positions simples. Plus qu’un récit autour d’une accusation, le film interroge notre rapport contemporain à la morale, à la justice et au doute, dans une époque qui exige des camps clairs et des vérités immédiates. Le vécu versus la réalité, le devoir versus la justice, la jeunesse révoltée face à l’expérience résignée : After The Hunt explore des points de vue opposées, à travers un sujet houleux et des prises de position parfois dérangeantes. À travers l’écran, Luca Gudagnino fait réagir et repousse le spectateur dans ses propres retranchements. Et si on était pas forcément du coté de la victime ?

Dans les coulisses d’une université prestigieuse, une professeure se retrouve face à un dilemme lorsqu’une de ses élèves brillants accuse son ami, collègue et surtout ex-protégé. Et pourtant, le coeur du récit n’est pas dans le conflit d’opinions ni dans la quête de vérité. Dès son dispositif initial, After The Hunt se révèle volontairement inflammable et pour cause, il fait écho à pas mal de discussions sociétales très actuelles, entre identité, genre, féminisme et le sexe en général. Le choix des personnages et de leurs représentations n’est pas anodins, voire un peu même politique. Le film dresse le portrait d’une victime qui cumule une série de marqueurs reconnaissables : femme, noire, homosexuelle, en couple avec une personne non genrée. Elle est jeune, brillante et, pour ne pas tomber totalement dans le cliché, vient d’une famille aisée. En face, l’accusé est un homme blanc, hétéro, cisgenre. Tout semble conçu pour provoquer une réaction instinctive du spectateur avant même que les faits ne soient examinés.

D’ailleurs, le film ne cherche pas à désigner un coupable ou une héroïne, mais à explorer l’espace trouble entre les certitudes. After The Hunt questionne la tension permanente entre deux principes désormais centraux dans le débat public : croire les victimes et/ou préserver la présomption d’innocence. Et c’est là que les croyances des personnages principaux (et du spectateur) se bouscule, notamment à travers la collision frontale entre deux générations de femmes. D’un côté, une génération façonnée par le patriarcat, habituée à encaisser et à serrer les dents face à la misogynie et au sexisme. Une génération pour qui la réussite sociale est indissociable de la souffrance et du renoncement (faire ses preuves, manger ses “vaches maigres”…). De l’autre, une jeunesse née dans l’ère #Metoo et de la redéfinition de l’identité et du genre, pour qui la parole est un droit immédiat et la justice une exigence absolue, au risque parfois de confondre trauma et identité, souffrance et construction personnelle.

Luca Guadagnino expose les points de vue, mais ne tranche pas, observant ces deux visions du monde s’affronter, chacune persuadée d’agir au nom du bien et de la morale. L’une refuse de subir, l’autre regarde ceux qui se plaignent avec une dureté forgée par l’expérience. Une question traverse alors tout le film : faut-il avoir souffert / avoir du vécu pour être légitime ? After The Hunt amène ses personnages à exposer les failles dans leurs croyances. C’est notamment le personnage incarné par Julia Roberts qui voit d’anciens traumas perler à la surface et mettre de véritables mots sur son passé. Si After The Hunt ne dit pas qu’il faut croire ou non une victime, il affirme que les réalités sont multiples, et que chaque décision entraîne des conséquences irréversibles… enfin presque. Les temps changent et la parole se libère, mais les billes continuent inlassablement d’être redistribuées de la même façon, peu importe le crime.

Au casting, Luca Guadagnino ne laisse rien au hasard et utilise l’image de ses acteurs pour coller à ses personnages. Ainsi, Julia Roberts (Ticket To Paradise, Ben Is Back, Money Monster…) campe avec justesse et élégance cette professeure aguerrie, dont le parcours réel résonne avec celui de son personnage : l’actrice de Pretty Woman ayant traversé des décennies dominées par des figures masculines, ayant probablement survécu aux silences et aux compromis d’Hollywood. Avec le temps, et le bon entourage (dont George Clooney), c’est devenue une icône intouchable d’Hollywood, qui a su s’imposer avec des rôles respectés après voir été la petite amie idéale. Sa simple présence charrie une mémoire collective qui enrichit considérablement le film.
Face à elle, c’est Ayo Edebiri (Vice-Versa 2, Spider-Man : Across The Spider-Verse…) qui incarne la jeunesse flamboyante et revendicatrice, l’actrice étant elle-même une révélation récente grâce à la série plébiscité The Bear, adulée mais aussi écrasée par une attente de représentation morale constante en tant que jeune actrice afro-américaine.

Autour d’elle, Andrew Garfield (Sur Ordre de Dieu, L’Amour au Présent, Spider-Man : No Way Home…) vient écorner son image bienveillante et empathique pour se transformer en caricature de l’homme Blanc hétérosexuel et cis-genre, au discours victimaire, tandis que Michael Stuhlbarg (Your Honor, Doctor Strange in the Multiverse of Madness, The Staircase…) joue les maris déconstruits, observateur mais lucide.

En conclusion, Luca Guadignino livre un film nécessaire et actuel qui interroge et bouscule, notamment sur la condition féminine, en confrontant celle d’hier et d’aujourd’hui. After The Hunt ne cherche pas à apaiser : il met le spectateur face à ses certitudes et le force à composer avec l’inconfort du doute. Et si, aujourd’hui, le véritable courage consistait à accepter de douter ? À voir.

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