Épouvante-horreur, Drame

[CRITIQUE] Bones And All, de Luca Guadagnino

Le pitch : Maren part à la recherche de sa mère et rencontre Lee, un adolescent à la dérive qui va l’embarquer dans un road trip enflammé sur les routes de l’Amérique profonde. Leur amour naissant sera-t-il suffisamment fort pour résister à leurs démons, leur passé et le regard d’une société qui les considère comme des monstres ?

Après le succès du film Call Me By Your Name (2017), qui a notamment révélé l’acteur Timothée Chalamet au grand public, Luca Guadagnino a eu le vent en poupe et les quartiers libres pour oser de nouveaux projets. Même si j’ai beaucoup aimé Suspiria (2018), la réception critique a été mitigée face à sa revisite du film classique italien de Dario Argento. Présenté à la Mostra de Venise 2022 et récipient du Lion d’argent du meilleur réalisateur, ce dernier renoue avec Timothée Chalamet (entre autres) pour Bones and All, un drame horrifique mêlant passage à l’âge adulte difficile et cannibalisme. Un choix qui aurait pu étonner, voire faire des étincelles si le film Grave (2016) n’était pas passé par là, quelques années plutôt. 

En effet, à l’instar du film de Julia Ducournau, Bones And All s’articule autour d’un personnage féminin qui découvre ses pulsions dérangeantes, à un moment critique où elle se retrouve sans repère parental pour la guider et la protéger. Entre fuite en avant et rencontre amoureuse, Luca Guadagnino imagine une idylle macabre où les amours naissantes riment avec des émotions primitives. Si l’idée était alléchante, le résultat est plutôt décevant. 

Bones And All, comme Grave à l’époque, se planque derrière des images sanguinolentes en espérant que ce soit suffisamment choquant pour accrocher le spectateur impressionnable. Au-delà d’un récit déjà vu et remâché plusieurs fois sur grand écran, le parcours des personnages n’a rien à envier à des duos de cinéma plus marquants (Mickey et Mallory dans Tueurs Nés d’Oliver Stone, Bonnie and Clyde…). Le film se répand en plans poétiques et lancinants, mais la belle photographie et l’ambiance envoûtante ne suffisent pas à nous attacher à cette histoire sans profondeur, malgré ses pics de cannibalisme perçu en toile de fond. 

Malheureusement estampillé « horreur », le drame de Luca Guadagnino s’essouffle rapidement en ne donnant pas assez de sordide à se mettre sous la dent, préférant adresser l’origin story de sa jeune cannibale en quête d’identité et d’acceptation parmi ses pairs. Mais même sous ce prise, le film se contente d’observer ses protagonistes, en restant en surface.

Diffficile donc de s’attacher a cette héroïne boudeuse et encore trop adolescente mal dégrossie pour assumer le storytelling attendu. Résultat, le scénario tricote un road movie banal, ponctué par des rencontres trop brèves pour en comprendre les enjeux, dans un univers white trash vaguement accessible. Bones And All s’efforce d’entretenir une tonalité mystérieuse et dérangeante, dépeignant l’isolation forcée de ces personnages devenus marginaux malgré eux. Mais finalement, Luca Guadagnino ne fait que s’épuiser (nous épuiser) à romancer des personnages tout simplement antipathiques, dans une intrigue fantasmée mais surtout inachevé. L’ensemble est plutôt apathique, le mythe autour des « mangeurs » survolé ou timidement expliqué, alors que c’est une des artères principales du film.

Bref, c’est lent, long et souvent pénible. Si l’explicite n’est pas toujours nécessaire, Bones And All aurait mérité de creuser un peu plus sa métaphore plutôt que de se planquer derrière de la théorisation obscure sur comment devenir un vrai cannibale. Seuls le charme solaire et la photographie soignée de la réalisation permettent de ne pas s’ennuyer totalement. Le fait est que, comme ses personnages, le film ne va nulle part et n’a finalement aucun but si ce n’est celui de filmer amoureusement Timothée Chalamet sous tous les angles. Dommage.  

Au casting : si retrouver la nonchalance de Timothée Chalamet (Dune, The French Dispatch, My Beautiful Boy…) séduit un peu et contraste avec le rôle de son personnage, Taylor Russell (Escape Game, Escape Games 2, Perdus Dans l’Espace…) – une sorte de sous-Zendaya sous Prozac – ne parvient pas à transmettre l’émotion nécessaire pour s’attacher à son personnage. Entre sa moue boudeuse agaçante permanente et le manque d’alchimie entre les deux acteurs à l’écran, elle se fait trop facilement voler la vedette par son partenaire, alors qu’elle est sensée portée le film.
Autour d’eux, on retrouve un Mark Rylance (Don’t Look Up : Déni cosmique, Ready Player One…) qui vient accentuer l’étrangeté du film, sans pour autant apporter de réponses sur ses intentions, tandis que Michael Stuhlbarg (The Staircase, Pentagon Papers…), André Holland (The Eddy…) ou encore Chloë Sevigny (Queen and Slim, The Dead Don’t Die…) arrivent aussi vite qu’ils repartent. À noter, une apparition de David Gordon Green, le réalisateur des trois derniers Halloween.

En conclusion, Bones And All dure deux bonnes heures mais en parait le double. Si Luca Guadagnino parvient à attirer un public acquis grâce à Call Me By Your Name, il retombe dans les mêmes travers atoniques de son film A Bigger Splash (2015) : une tête d’affiche alléchante, un soupçon de sulfure cocoonée dans une énième itération du passage à l’âge adulte… Le concept est justement rongé jusqu’à l’ose, si bien que Bones And All n’a plus rien à nous mettre sous la dent, au-delà d’une fuite en avant brouillonne et inaboutie, comme un bon gros cliché de films intellos qui se regarde le nombril entre deux paysages grandioses et des dialogues aussi nébuleux que paresseux. À éviter, j’hésite.

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