
Le pitch : Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel.
Pour son cinquième long-métrage, Chloé Zhao (The Rider, Nomadland, Les Éternels…) adapte le roman Hamnet de Maggie O’Farrell et s’attaque à une figure aussi mythique qu’insaisissable : William Shakespeare… ou plutôt, celle de son épouse, Agnes. Une histoire d’amour, de deuil et de réparation, qui promettait un grand moment de cinéma… et qui, comme souvent avec Chloé Zhao, choisit une voie plus contemplative que viscérale.

Le début peine à convaincre. Il y a quelque chose d’un peu artificiel dans cette rencontre trop poétique qu’on essaie de nous vendre. Alors qu’Hamnet suit ses personnages sur une dizaine d’années, ces derniers évoluent sans réellement changer physiquement. Personnellement, cette entrée en matière ne m’a pas particulièrement embarquée, un peu par manque de crédibilité, et j’ai eu du mal à m’y attacher.
Heureusement, une fois la cellule familiale installée, Hamnet trouve un rythme plus juste. Le quotidien s’installe et devient familier, tandis que Chloé Zhao capte avec finesse ces instants suspendus où tout semble encore possible, presque éternel (*wink wink*). Ce fameux calme avant la tempête. On sait que la tragédie approche et cette attente silencieuse fonctionne plutôt bien.

Pourtant, là où le film m’a surprise, c’est dans sa manière de traiter l’après. Plutôt que de sombrer dans un mélodrame frontal, Hamnet choisit la retenue. Le deuil ne se crie pas, il s’installe. Il creuse un écart. Elle est dévastée, lui s’enferme dans le travail. Ils ne se comprennent plus vraiment, mais continuent d’avancer côte à côte, sans jamais réellement se retrouver. C’est dans ces non-dits, dans cette distance émotionnelle, que le film tente de trouver sa force.
Et pourtant, cette pudeur finit aussi par devenir une limite. L’émotion est là, mais elle reste contenue, presque bridée. Comme dans Nomadland, à mon avis, Chloé Zhao privilégie l’observation à l’immersion. Elle filme ses personnages avec élégance, mais sans jamais vraiment lâcher prise.

Le dernier acte, centré sur la création de Hamlet, la tragédie qu’on connait, est sans doute la partie la plus frustrante. L’idée est forte : transformer le deuil en œuvre, faire de la perte une matière artistique. Mais le film devient soudainement plus opaque. Le langage, les références, la mise en scène reposent beaucoup sur une connaissance préalable de Hamlet – que personnellement je n’avais pas. Du coup, c’est devenu difficile pour les incultes comme moi de saisir pleinement les enjeux et l’impact ou le lien de la pièce avec l’histoire du couple Shakespeare. On ressent l’émotion, mais le sens reste flou.

Visuellement, en revanche, c’est irréprochable… Et en même temps inratable. Les plans larges, les décors et lumières naturels, la caméra discrète… La réalisatrice est dans son élément dans le contemplatif et tout est pensé pour laisser respirer l’image. Le spectateur est invité à observer plutôt qu’à être guidé. Même les costumes, très stylisés et codifiés par le théâtre, participent à cette impression d’un monde figé, presque hors du temps. C’est beau, indéniablement. Mais parfois un peu trop sage. J’ai eu l’impression de voir la version « happy end » du film Alabama Monroe (2012) : chez Chloé Zhao, le deuil est sublimé, destructeur mais fertile, tandis que chez Felix Van Groeningen, l’épreuve est plus viscérale, voire sans issue. Pour ma part, j’ai préféré Alabama Monroe, mais bon…

Le reste, en revanche, laisse parfois un goût d’inachevé. J’ai trouvé que Chloé Zhao ne maîtrise pas son ensemble : les personnages secondaires sont relégués au second plan, parfois jusqu’à disparaître (comme la fille aînée, la famille élargie…) et tout semble évoluer en périphérie, sans réel impact. Même le parcours de William Shakespeare à Londres, pourtant essentiel, est à peine esquissé, ce qui donne au récit un côté un peu déséquilibré.

Au casting : Jessie Buckley (The Bride!, Scandaleusement Vôtre, Men…) porte littéralement le film sur ses épaules. Dans le dernier tiers, elle n’a presque plus besoin de parler : tout passe par le regard, les silences, les gestes. Une performance habitée qui lui a valu un nombre de récompenses bien méritées, du Golden Globes au Actors Awards (ex SAG), jusqu’à l’utlime Oscar de la Meilleure Actrice. Face à elle, Paul Mescal (Gladiator 2, Sans Jamais Nous Connaître…) est, pour ma part, toujours aussi fade. Il fait le job, mais vraiment cet acteur ne m’emballe pas, je trouve qu’il ne transmet pas grand chose.

Autour d’eux, on retrouve Emily Watson (Kingsman : Le Cercle d’Or, Tu Ne Mentiras Point…) et Joe Alwyn (The Brutalist, Boy Erased…), mais surtout le jeune Jacobi Jupe qui incarne le jeune Hamnet avec un sacré talent pour son jeune âge. Notons également que c’est son frère Noah Jupe (Sans Un Bruit 2, The Undoing…) qui incarne le personnage d’Hamlet dans la pièce.
En conclusion, comme souvent, Chloé Zhao livre un film beau… mais encore trop sage. Hamnet est un film délicat, sensible, porté par une grande performance d’actrice et une mise en scène élégante. Mais à l’image du style de la cinéaste, le film reste à distance, n’osant jamais pleinement embrasser la violence émotionnelle de son sujet, là où il aurait peut-être fallu lâcher prise pour vraiment bouleverser. À voir.

PS : Chloé Zhao était réalisatrice du pilot de la série reboot de Buffy : New Sunnydale. Je me demande si ce n’est pas à cause de son style très contemplatif que le pilot a été rejeté.
