[CRITIQUE] La Taularde, d’Audrey Estrougo

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Le pitch : Pour sauver l’homme qu’elle aime de la prison, Mathilde prend sa place en lui permettant de s’évader. Alors que sa survie en milieu carcéral ne dépend que de lui, Mathilde n’en reçoit plus aucune nouvelle. Isolée, soutenue uniquement par son fils, elle répond désormais au numéro d’écrou 383205-B. Mathilde deviendra-t-elle une taularde comme une autre ?

S’il n’y avait pas Sophie Marceau en tête d’affiche, je n’aurai probablement pas entendu parler du nouveau film d’Audrey Estrougo, qui livre encore une fois un long-métrage en catimini. Et c’est dommage que cette réalisatrice ne fasse pas plus parler d’elle, car derrière ses films sans faste et discret se cachent bien souvent une sujet brûlant, souvent difficile, une thématique tristement ordinaire qu’Audrey Estrougo approche d’un point de vue novateur, intimiste et accessible.
Après l’immigration dans le très moyen mais plaisant Toi, Moi et Les Autres en 2011, l’épineux Une Histoire Banale qui parlait du viol et de ses conséquences en 2014, cette fois la réalisatrice s’intéresse à la vie en prison à travers un drame intriguant et brutal qui nous plonge dans l’univers carcéral, sans détour et sans pincette.
La Taularde suit l’arrivée de Mathilde en prison, une institutrice qui a sacrifié sa liberté pour aider l’homme qu’elle aime à échapper à la justice. Audrey Estrougo tisse une longue descente aux Enfers, entre résignation et courage insoluble, tandis que les intrigues se dédoublent. D’un coté, le film entretient un mystère prenant autour des motivations de son héroïne aux nerfs d’acier, tandis que l’histoire délivre ses réponses au compte-goutte au sujet de son amant en cavale, laissant le spectateur dans le flou (volontaire ou non). De l’autre, La Taularde fascine à travers la découverte de ce monde carcéral secret qui attire et terrifie. Audrey Estrougo effleure les idées reçues et créent des personnages incisifs et brutaux – même parmi ceux qui ont une apparence inoffensive. La Taularde positionne le public aux premières loges, offrant à nos regards avides un portrait cinglant de la vie en prison, entre brutalité et faibles éclats de solidarité, qui altère la dignité de chaque personnage, qu’il soit devant ou derrière les barreaux. Magouilles, violences, mensonges et confrontations, le film d’Audrey Estrougo est un ensemble tendu et nerveux, qui nous entraîne dans sa noirceur qui prend aux tripes.

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Pourtant, malgré une histoire globalement attrayante et saisissante grâce à ses personnages entiers, La Taularde entretient une ambivalence dérangeante. Alors qu’elle se déshumanise sous nos yeux, passant de l’instit’ engagée et imperturbable dans sa mission à une « taularde » voguant entre des pointes d’espoir salvatrices et de l’indignation révoltée, le contexte du film l’emporte finalement sur l’intrigue initiale. Si La Taularde captive tout du long, j’en suis ressortie avec un sentiment mitigé, la partie concernant les motivations de l’héroïne reste survolée jusqu’au bout : qui est l’homme qu’elle protège ? En valait-il vraiment la peine finalement ? En restant aussi évasif sur cet aspect, le film d’Audrey Estrougo s’oublie dans ses détails. Trop porté, à mon avis, par cette exploration puissante du monde de la prison, La Taularde manque parfois de cohérence au niveau du traitement, notamment la relation entre l’héroïne et son fils qui laissent filtrer quelques illogismes.
Heureusement, ces bémols se font largement pardonner. Audrey Estrougo livre un film remarquable et haletant, saisissant pleinement la dureté de l’univers carcéral, violent et désespéré, sans faire de mélo, ni céder à la tentation de rendre ses femmes plus fragiles uniquement parce que ce sont des femmes. J’ai été happée par cette atmosphère brute et étouffante, me mettant souvent à la place de cette Mathilde à chaque nouvelle confrontation (comment aurai-je réagi devant telle ou telle situation). Du coup, même si les intentions du personnage passent à la trappe, La Taularde rend ses personnages si vraies et si accessibles que j’en suis sortie avec l’impression que je pourrais être l’une d’entre elles. C’est effrayant.

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Au casting : après une vague de comédies romantiques plus ou moins réussies, Sophie Marceau (Tu Veux Ou Tu Veux Pas, Une Rencontre, Un Bonheur n’Arrive Jamais Seul…) rayonne dans un rôle pourtant dépouillé, dur et sans phare, qu’elle interprète avec une dignité superbe et sans sur-jeu. Autour d’elle, Anne Le Ny (Papa Ou Maman, On A Failli Être Amies…), Suzanne Clément (Les Premiers, Les Derniers, Mommy…), Carole Franck (Nous Trois Ou Rien…) et Naidra Ayadi (Polisse, Les Gazelles…) complètent ce film de femmes aux étiquettes bien perceptibles mais néanmoins complémentaires, tandis que Eye Haidara (Film Socialisme…) se démarque de l’ensemble en créant, dès le début du film, une guerre des nerfs âpre et tendue. La réalisatrice retrouve également Marie Danarnaud (Respire, Une Histoire Banale…), Marie-Sohna Condé (Minuit à Paris, une Histoire Banale…) et Benjamin Siksou (Trois Souvenirs de ma Jeunesse…), et invite Alice Belaïdi (Sous Les Jupes des Filles…) et Julie Gayet (Je Compte Sur Vous…).

En conclusion, je ne sais pas si le film d’Audrey Estrougo reflète la réalité des prisons en France, mais le réalisme dans son approche est indéniable. La Taularde est une immersion viscéral dans un enfer sans issue dont le mal contamine tous ces occupants, sans discrimination aucune, dressant des portraits saisissants, parfois touchants et souvent révoltants. Sophie Marceau mène la danse, solide et faillible à la fois, abandonnant ses atours glamours pour servir un drame nerveux et poignant. À voir.

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