[COUP DE CŒUR] Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson

Paul Thomas Anderson est de retour avec un film à taille humaine, une romance ambiguë entre un grand créature et sa muse. Élégant et troublant, Phantom Thread tisse un drame complexe autour de la relation de ses personnages, entre jeux de pouvoir et dépendance. Souvent trop pompeux, cette fois Paul Thomas Anderson s’attache bien plus à la psychologie retorse de ses personnages, tout en conservant son talent de mise en scène et de direction d’acteurs pour concocter des scènes d’une intensité rare et palpable, en laissant les émotions éclore en surface. Mélange captivant de modernité et de sobriété, Phantom Thread est un bijou subtile et envoûtant.

Le pitch : Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

Réalisateur régulier depuis Boogie Nights en 1997, Paul Thomas Anderson est un cinéaste reconnu pour ses films complexes et maîtrisés, qui allient la force de l’image à des thématiques alambiquées mais souvent percutantes. Pourtant, ses deux derniers films m’ont laissé un sentiment mitigé : j’ai trouve The Master (2013) remarquable mais froid, tandis que je suis complètement passée à coté du laborieux Inherent Vice (2015).

Pour son nouveau film, salué par six nominations aux Oscars 2018, Paul Thomas Anderson semble vouloir retrouver l’essentiel en choisissant une approche moins dithyrambique à travers une mise en scène et une narration plus accessible. Autre fait notable : dans Phantom Thread, on ne retrouve aucun des acteurs avec lesquels il a l’habitude de jouer, en dehors évidemment de Daniel Day Lewis – ce qui était justement déjà une exception à l’époque de There Will Be Blood (2007). À travers l’histoire de ce couturier haute couture, Paul Thomas Anderson peint un quotidien rigide maintenu par un personnage aussi exigeant que charismatique. Alors que sa muse du moment le lasse, il s’en découvre une nouvelle, laissant alors une complicité fraîche et nouvelle illuminer son quotidien. L’alchimie est instantanée et pourtant malmenée par le caractère strict de cet homme routinier et inflexible, tandis que la jeune femme oscille entre la muse inspirante et l’objet de décor. De cette rencontre, Phantom Thread va disséquer leur relation, notamment à travers cette jeune femme attentive mais qui va refuser d’être la plante verte et docile qu’on laisse faner dans un coin. Le récit est subtil, aussi délicat que les étoffes maniées par le couturier et pourtant aussi précis que chaque point d’aiguille. Entre manipulation et dépendance, le film de Paul Thomas Anderson narre une romance aussi noire qu’intense, piquée par une pointe de perversion qui rend l’ensemble captivant et aussi entêtant qu’un parfum capiteux.

Comme d’habitude avec ce réalisateur, la réalisation est grandiloquente, académique dans le bon sens du terme et sublime. Si le charisme des personnages ne manquent pas, Phantom Thread se démarque à travers des scènes pleine de symbolismes et d’émotions traduits par les jeux de regards et la performance incroyable des acteurs. En effet, le film parvient à quelques secondes à inverser la vapeur transformant, par exemple, une scène sensuelle pendant un essayage en une soudaine exhibition impersonnelle, rien qu’en ajoutant un personnage (Lesley Manville) et en captant un changement d’expression dans le visage de Vicky Krieps. Autant de moments-clé qui font grimper l’intensité palpable d’un film superbe et grignoté par une tension sourde et grandissante, jusqu’à une conclusion à la fois foudroyante, synthétisant avec brio toute la complexité du récit.

Paul Thomas Anderson met de coté les grands discours et réduit le nombre de personnages, ce qui laisse plus de place à la réalisation de s’épanouir, tandis que les émotions sont en première ligne. Cadres impeccables, photographie maîtrisée et prises de vue emphatiques, Phantom Thread allie le superbe au solennel et la technique à l’émotion, choisissant le sujet idéal pour mettre en avant l’élégance de ses personnages et le milieu exigent et sophistiqué de la haute-couture. Le film offre toutefois quelques respirations, à travers des échappatoires ensoleillées en pleine campagne, offrant des plans plus larges et naturels qui contrastent avec cette Londres trop huppée et trop sérieuse des années 50. La sobriété du film permet à l’ambiguïté de l’histoire s’installer et de suivre son cours sans être parasiter par des subterfuges ou une narration compliquée (comme Inherent Vice). Alors que je m’attendais à un autre embrouillamini stylisé, j’ai été conquise par l’univers du film mais aussi par cette romance atypique, entre co-dépendance amorale et sentiments manipulés. Alors que le pouvoir ne cesse de basculer de l’un à l’autre, Phantom Thread m’a fait chavirer.

Au casting : Daniel Day-Lewis (Lincoln, Nine, There Will Be Blood…) a annoncé son départ en retraite et tire sa référence avec une dernière (?) performance impeccable, toujours aussi charismatique et habité dans son personnage rude mais magnétique et attachant. À ses cotés, Lesley Manville (Maléfique, Hampstead…) tient un rôle discret mais percutant, la parfaite main de fer dans un gant de velours. Mais la vraie révélation reste Vicky Krieps (Le Jeune Karl Marx, Colonia…), injustement oubliée aux Oscars, contrairement à ses deux partenaires à l’écran, car l’actrice est tout simplement excellente dans ce rôle à la fragilité apparente, livrant une interprétation forte et sensationnelle.

En conclusion, que dire de plus ? Après deux derniers films trop pompeux ou indigestes, Paul Thomas Anderson revient avec un nouveau film plus accessible et intimiste, axé sur une romance tortueuse. Sublime, Phantom Thread séduit par la subtilité de son histoire étrangement captivante. À voir absolument.

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