Drame, Thriller

[CRITIQUE] The Ugly, de Yeon Sang-ho

Le pitch : Aveugle de naissance, un maître artisan, admiré pour la beauté des sceaux qu’il grave, vit reclus avec son fils unique. Mais cette paix vole en éclats lorsque les ossements de sa femme, disparue quarante ans plus tôt, sont découverts. Son fils entreprend alors de mener l’enquête sur ce passé. Cette quête de vérité va dévoiler de lourds secrets, de ceux qui touchent à la laideur humaine.

On se souvient du réalisateur sud-coréen Yeon Sang-ho pour l’incroyable et terrifiant Dernier Train pour Busan (2016) et sa suite plus discutable, Peninsula (2020). Réalisé avant Colony, sélectionné au dernier Festival de Cannes 2026, et arrivé dans nos salles près d’un an plus tard, The Ugly marque un nouveau changement de registre pour le cinéaste. Étrangement vendu comme un film d’horreur (sûrement pour attirer les fans de Busan), ce long-métrage est avant tout un thriller dramatique qui retrace un parcours douloureux, marqué par la cruauté humaine et le poids du regard des autres.

Découpée en plusieurs chapitres, l’histoire suit les rencontres du fils de Yeong-gyu avec différentes personnes ayant côtoyé sa mère, dont les ossements viennent d’être retrouvés quarante ans après sa disparition. Au fil des témoignages se dessine alors le portrait d’une femme apparemment si laide que son physique aurait suffi à provoquer le mépris, l’abus et parfois même la haine et le rejet de son entourage proche. Une prémisse volontairement extrême et incongrue, presque grotesque, qui permet surtout au film d’interroger ce que cette prétendue laideur révèle de ceux qui la regardent.

Car derrière son enquête, The Ugly dresse surtout le portrait d’une société profondément sexiste et patriarcale. Bien qu’il se situe dans une époque moderne, le film de Yeon Sang-ho semble intemporel, notamment grâce à ces décors ruraux, comme si les comportements qu’il dénonce pouvaient appartenir à n’importe quelle époque. À travers le destin de cette femme, le film s’attaque au « beauty privilege », ou plutôt à son versant le plus cruel : la façon dont celles et ceux qui ne correspondent pas aux standards physiques établis sont marginalisés, humiliés ou considérés comme inférieurs. Une mécanique qui s’étend également au handicap, notamment à travers la cécité du père du héros.

C’est d’ailleurs là que le film se montre particulièrement malin. À chaque nouveau chapitre, Yeon Sang-ho dénoue son mystère en distillant ses révélations au compte-gouttes. Rapidement, l’identité du cadavre importe moins que les circonstances ayant conduit les personnages jusqu’à cette situation et, surtout, ce qu’elles racontent de l’impact du regard des autres. Le choix d’un personnage aveugle comme catalyseur de toutes ces émotions complexes prend alors tout son sens : The Ugly joue constamment avec nos propres a priori, nous pousse à construire mentalement une image à partir du regard et des paroles des autres, avant d’abattre progressivement ses cartes.

Le procédé est d’autant plus efficace que le visage de cette femme apparemment si moche reste longtemps hors de notre portée. Comme son fils, on apprend à la connaître uniquement à travers ceux qui l’ont regardée, jugée et maltraitée. Sa supposée laideur devient ainsi presque abstraite, façonnée par un récit collectif dont on finit forcément par questionner la fiabilité. Qu’est-ce qui est réellement laid dans cette histoire : un visage ou la violence du regard posé dessus ? La réponse, en fin de film, tranche, car si cette femme est au centre de l’histoire, The Ugly révèle finalement une forme de laideur tout autre et bien plus dangereuse.

Sans jamais avoir besoin de basculer véritablement dans l’horreur, The Ugly se révèle alors assez glaçant. Le film cristallise des maux sociétaux bien réels : le besoin d’être accepté, le harcèlement, les violences sexuelles, la condition des femmes, le machisme et les injustices sociales et morales qui accompagnent ceux que la société considère comme différents. Des thématiques qui résonnent d’autant plus dans une Corée du Sud connue pour la pression exercée autour de l’apparence physique et de standards de beauté particulièrement exigeants. Derrière son titre frontal, The Ugly parle surtout de la violence du jugement et de notre capacité à définir quelqu’un à travers une apparence, un handicap ou les récits que les autres construisent autour de lui. Et lorsque toutes les pièces du puzzle finissent par s’assembler, la véritable laideur n’est peut-être pas celle que l’on cherchait depuis le début.

Au casting : Park Jung-min (Soulèvement, Mr Sunshine…) endosse un double rôle, incarnant le fils et son père jeune, un choix intéressant qui renforce symboliquement l’effacement de la mère. À l’affiche également, Kwon Hae-hyo (Ce Que Cette Nature Te Dit, Parasyte : The Grey…), Han Ji-hyun et Shin Hyun-been (The Closet, Revelations…) complètent un casting restreint mais à la porté saisissante.

En conclusion, Yeon Sang-ho livre un thriller prenant, parfois dérangeant, où la résolution du mystère importe finalement moins que ce qu’elle révèle sur les personnages. The Ugly parle surtout de la violence du jugement et du pouvoir du regard des autres, jusqu’à révéler où se cache véritablement la laideur. Fascinant. À voir.

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