Drame

[CRITIQUE] Garance, de Jeanne Herry

Le pitch : Garance est une jeune actrice mais qui n’est pas une vedette. Elle gère et assure tout de son mieux, vaillante, joyeuse, soldate, et elle trouve dans l’alcool un carburant, un réconfort inconditionnel. Garance change de vie et commence alors un parcours de huit ans de déménagements, de travail, de rencontres, de fêtes et d’angoisses, de joies et de coups durs. Une révolution intime, amicale et sexuelle, mais elle consomme toujours plus. Jusqu’à la potentialité de la mort.

Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes (mais reparti bredouille), le nouveau film de Jeanne Herry, Garance, est l’un des événements de cette rentrée. Bardée de César pour Elle l’adore (2014), Pupille (2018) et plus récemment Je Verrai Toujours Vos Visages (2023), la réalisatrice est progressivement passée de la comédie pétillante et satirique à des sujets plus sensibles et profondément humains. Son point fort : partir d’un thème central (l’adoption dans Pupille ou la justice restaurative dans Je verrai toujours vos visages) pour élargir le spectre à toutes les personnes qui gravitent autour. Résultat : des sujets complexes, mais hautement accessibles et souvent bouleversants.

Avec Garance, Jeanne Herry choisit cette fois d’aborder l’alcoolisme, avec sensiblement la même mécanique narrative. L’angle choisi est pourtant particulièrement intéressant : Garance n’est pas le récit cliché de l’alcoolique qui se roule dans la fange, vomit partout et cumule les dérapages spectaculaires. Le film choisit de parler de l’addiction fonctionnelle : l’héroïne aime son travail, a une vie sociale et amoureuse bien remplie, tout en continuant, en apparence, à mener une vie normale. Au-delà du sempiternel verre à la main, toujours montré sans trop forcer le trait, c’est surtout son entourage proche qui fait ressentir le malaise à travers ses gueules de bois, ses tenues, ses retards et, chose impossible à transmettre à l’écran mais qu’on devine aisément, cette odeur persistante d’alcool dans son haleine.

J’ai bien aimé la façon dont Jeanne Herry dépeint cet alcoolisme réaliste et contemporain, tantôt festif, tantôt carburant qui permet de démarrer, tenir puis décompresser après une journée. Pas d’engrenage spectaculaire, simplement des habitudes persistantes devenues, avec le temps, des gestes inconscients ou totalement assumés comme faisant partie intégrante de sa personnalité. Mais derrière cette légèreté maîtrisée et une volonté de plus en plus visible de faire l’autruche, teinté d’un optimisme presque naïf, Garance dissémine souvent des signaux inquiétants qui viennent entâchés l’apparente bonhommie soigneusement entretenue. Très intelligemment d’ailleurs, le film montre les autres risques auxquels l’alcoolisme au féminin expose, notamment lorsque Garance se réveille ou rentre avec des collants déchirés (voire carrément baissés) sans savoir ni vouloir l’expliquer. Le refus d’affronter la réalité devient alors l’autre fil conducteur du film. Après tout, elle est jeune, tient encore debout…. Et puis, il y a toujours pire. Pire, comme la fin dans le monde ou un crabe récidivant qui vient grignoter le cocon familial.

Mais c’est justement là que le film commence à s’éparpiller. À force d’ouvrir tous ses chakras, Jeanne Herry finit par vouloir raconter un peu trop de choses à la fois. Pendant huit ans, Garance traverse la maladie, la mort, les agressions sexuelles, les histoires d’amour, les déménagements, les fêtes… Autant d’événements qui viennent ancrer ses mauvaises habitudes sans véritablement ébranler l’unique constante : ce verre de vin qui l’accompagne partout. Le problème, c’est que ça duuuure ! Des films comme Forrest Gump, Boyhood ou une multitude de biopics se déroulent sur une ou plusieurs décennies sans forcément nous donner l’impression d’y avoir passé notre vie. Et moi, plus c’est long en ressenti et plus je dissèque la narration et je passe à coté de l’émotion.

En effet, à la moitié du film, j’ai trouvé Garance est toujours coincé au niveau de l’exposition ou, au mieux, l’observation d’une chute lente et incontrôlé. J’attendais une quelconque prise de conscience, histoire que le film passe au niveau supérieur, mais entre une narration qui s’attarde sur des événements ou qui s’offre des apartés en cours de route, le film de Jeanne Herry peine à avancer et surexpose. Il aurait peut-être fallu choisir un axe plus fort, la famille et la maladie ou l’histoire d’amour et le soutien, par exemple, plutôt que de vouloir embrasser en détail huit années entières comme s’il s’agissait du biopic d’un personnage connu.

Ce n’est que dans sa dernière demi-heure environ que Garance donne un véritable coup d’accélérateur et entame la prise de conscience attendue. À vrai dire, j’aurais presque préféré que le film assume la décision radicale d’un statu quo final plutôt que ce qui est proposé. Car Jeanne Herry se montre étonnamment maladroite dans sa volonté de happy end : elle s’intéresse principalement aux symptômes et aux conséquences de l’alcoolisme, pointant du doigt l’évidence, sans jamais réellement confronter la racine du mal. Pourquoi Garance boit-elle ainsi ? Qu’est-ce qu’elle cherche à anesthésier ou à fuir ? Après près de deux heures à observer son héroïne, le film n’apporte finalement aucune véritable réponse sur son mal-être profond. Plus gênant encore, la manière dont il semble résoudre une addiction installée depuis des années manque cruellement d’étapes et de nuances, détonnant avec le réalisme minutieux dont Jeanne Herry avait jusque-là fait preuve.

Au casting, majoritairement féminin, notons-le : la réalisatrice retrouve Adèle Exarchopoulos (Chien 51, L’Accident de Piano, L’Amour Ouf…), qui livre à nouveau une belle performance tout en émotion et optimiste malgré un regard réaliste sur sa situation. Ceci dit, je trouve que son personnage ou son jeu rappelle un peu les rôles qu’elle a tenu dans les films Rien à Foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre ou même La Vie D’Adèle d’Abdellatif Kechiche. Néanmoins, l’actrice a ce charisme accrocheur qui fait que j’aurai pu l’observer encore deux heures de plus sans faillir. À ses cotés, Sara Giraudeau (L’Affaire Bojarski, Le Bureau des Légendes, La Page Blanche…) offre un personnage sécurisant et complexe par sa façon d’accompagner l’héroïne dans sa spirale destructrice sans jamais la confronter. Un choix intéressant et à contre-courant de ce qu’on imaginerait d’un arc amoureux dans un tel film, qui vient souligner l’ambiance sororal et solaire qui émane du film.
On retrouve ou découvre également Sarajeanne Drillaud (Une Pointe d’Amour, Pupille…), bouleversante, tandis que gravite Brigitte Sy (Le Bonheur Est Pour Demain, Little Girl Blue…), Hélène Alexandridis (Dossier 137, Le Deuxième Acte, Arthur Rambo…) ou encore Jehnny Beth (Différente, Anatomie d’une Chute, Un Amour Impossible…).

En conclusion, Garance trouve donc sa force dans sa représentation discrète et crédible de l’alcoolisme fonctionnel. Jeanne Herry livre un drame nécessaire et humain, mais qui perd progressivement de sa justesse à force de vouloir trop raconter, étaler et exposer, avant de se déliter le dernier acte ressemblant à un tour de passe-passe. À voir.

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