
Le pitch : L’homme le plus puissant au monde se lance dans une mission effrénée pour s’ériger en sauveur de l’humanité avant que la catastrophe, qu’il a lui-même déclenchée, n’anéantisse la planète.
Dire que Digger est une déception serait presque exagéré, tant je n’en attendais pas grand-chose. Ce qui, en soi, m’attriste puisqu’on parle quand même du multi-oscarisé Alejandro González Iñárritu (Birdman, The Revenant, Babel, Amours Chiennes…). Mais alors là… J’ai bien plus subi Digger qu’autre chose. Je me demande encore comment un cinéaste capable de signer un film aussi magistral que Birdman, avec son illusion de plan-séquence continu, avait pu accoucher d’une œuvre aussi laborieuse. Je veux dire, c’est pas comme si The Revenant avait été hyper subtile non plus !

Sur le papier, Digger ressemble à une véritable feuille de route pour les Oscars : un réalisateur prestigieux, un acteur populaire qui s’aventure hors de sa zone de confort et, cerise sur le gâteau, une transformation physique censée témoigner de son investissement dans le rôle. Toutes les cases semblent cochées pour espérer décrocher quelques nominations et permettre à Tom Cruise d’obtenir enfin cette reconnaissance institutionnelle qui lui échappe depuis des décennies. Non pas que sa carrière en ait réellement besoin, mais bon… Ego en veux-tu, ego en voilà.

Le principal problème de Digger réside dans sa mise en scène ultra-performative, articulée autour d’un personnage central omniprésent, envahissant et surtout très (trop) bavard. Digger est bruyant, intense et… épuisant. Lorsque les personnages ne se lancent pas dans d’interminables monologues, ils se disputent pendant trois plombes, dans une surenchère permanente d’emphase et de théâtralité. À cela s’ajoute un mixage sonore qui ne laisse absolument rien passer : le cuir des fauteuils qui grince, une porte qui couine, un objet qui tombe lourdement… Chaque bruit semble amplifié pour participer à cette atmosphère oppressante. Quant à cette fameuse pelle dont on nous a rebattu les oreilles pendant la promotion, je cherche encore ce qui justifiait qu’on en fasse tout un événement.

Le film d’Alejandro González Iñárritu est une sollicitation permanente de l’attention du spectateur, jusqu’à la saturation. Pour les personnes particulièrement anxieuses (sensibilité sonore, TDAH, etc…), l’expérience peut vite devenir pénible. Personnellement, en véritable éponge émotionnelle, j’ai absorbé de plein fouet toute la nervosité du film, au point d’en ressortir complètement lessivée.

Pourtant, derrière ce déferlement sensoriel se cache un dispositif narratif plutôt intéressant. Plusieurs bouleversements entrent en collision et viennent nourrir l’urgence d’une situation littéralement chronométrée. Les protagonistes se retrouvent tiraillés entre des impératifs contradictoires, tandis que le récit joue habilement, du moins dans un premier temps, avec les perceptions du spectateur. Certains détails visuels, notamment dans les décors extérieurs, laissent d’ailleurs planer un doute sur la véritable nature de ce qui se déroule sous nos yeux.

C’est précisément là que Digger aurait pu devenir passionnant. Car Alejandro González Iñárritu ne se contente pas de raconter une catastrophe annoncée : il interroge également la manière dont celle-ci est représentée, mise en scène et finalement instrumentalisée. Une proposition méta qui n’est pas dénuée d’intérêt, mais dont l’exécution m’a paru d’une lourdeur atroce, comme une punition interminable. À force de vouloir multiplier les niveaux de lecture et les intrigues parallèles, Digger finit par diluer son propos. D’autant que certaines révélations, plutôt que de renforcer le malaise savamment entretenu jusque-là, viennent paradoxalement l’atténuer. J’aurais préféré que le film entretienne plus longtemps ses ambiguïtés et laisse le spectateur reconstituer lui-même les pièces du puzzle. Ou, à défaut, qu’il pousse son jeu de dupes jusqu’au bout afin de produire un véritable choc rétrospectif.

C’est dommage car le malaise, volontaire cette fois, est bien là. De son démarrage en trombe à la fébrilité des échanges, en passant par les états d’alerte, les essoufflements et autres moiteurs, la tension qui traverse le film fait évidemment écho à la catastrophe écologique qui se joue en toile de fond (et dans notre réalité). Seulement voilà, Alejandro González Iñárritu ne connaît manifestement pas la demi-mesure et la frontière entre le virtuose et le too much est très fine. On l’a vu avec le Babylon de Damien Chazelle ou quelques films de Baz Lurhmann ! Trop de performance, trop d’exposition, trop de dialogues, trop d’effets… pour finalement enfoncer des portes ouvertes.

Digger brasse tous les hot topics du moment : dérèglement climatique, capitalisme, exploitation pétrolière, catastrophes écologiques entretenues comme des bombes à retardement au nom du sacro-saint dollar, hypocrisie des gouvernants, pouvoir concentré entre les mains d’hommes majoritairement blancs et, évidemment, l’Amérique de Trump : rutilante, exubérante… ridicule. Alejandro González Iñárritu dresse un portrait du monde contemporain féroce, sarcastique et profondément fataliste, mais le propos est placardé en taille XXL, en gras et souligné plusieurs fois. Il faudrait vraiment avoir des oursins dans les oreilles pour ne pas comprendre où le cinéaste veut en venir. D’autant que cette satire conserve un recul presque clinique, paradoxalement opposée aux esprits qui s’échauffent et aux températures qui grimpent.

Malgré tout, quelques touches d’humour absurde émergent de ce chaos, notamment à travers les rapports du personnage de Tom Cruise avec son chat (?!), ses sbires constamment affolés ou l’enchaînement volontairement décalé de certaines scènes. Le travail sur les costumes et les maquillages interpelle également, avec des personnages arborant une blancheur presque cadavérique, comme si le climat avait déjà eu raison de toute forme de vie.

Au casting : Tom Cruise, l’action man tout terrain qu’on reconnait aujourd’hui pour la saga Mission Impossible et le revival de Top Gun, pourrait bien avoir envie d’avoir un vrai Oscar en prouvant qu’il n’est pas qu’un bonhomme qui court à toute allure. L’égo, sûrement, car comme dit plus haut, Tom Cruise a déjà prouvé à plusieurs reprises une palette solide, surtout les quelques fois où il a été dirigé par un très bon réalisateur (Barry Seal, Collatéral, Minority Report…). Mais comme dans le dernier Mission Impossible, l’acteur veut prouver. Et il le fait. Trop.
Résultat il n’y en a que pour -lui- son personnage et tant pis pour Sandra Huller (La Zone d’Intérêt, Projet Dernière Chance, Anatomie d’une Chute…), Riz Ahmed (The Phoenician Scheme, Venom…) et l’incroyable (et méconnaissable) John Goodman (Captive State, Atomic Blonde…) relégués en seconds couteaux. Une toile de fond où on retrouve, entre autres, Emma d’Arcy (House of the Dragon, Entre Les Lignes…), Michael Stuhlbarg (After The Hunt, Bones and All…), Sophie Wilde (La Main, Babygirl…) et Jesse Plemons (Bugonia, Civil War…). C’est presque un gâchis de talents tout ça !

En conclusion : est-ce que Digger est réellement une pièce théâtrale, caustique et visionnaire, gravant un portrait au vitriol de notre époque ? Alejandro González Iñárritu a-t-il signé une œuvre incomprise aujourd’hui mais potentiellement géniale demain ? Peut-être. Certains y verront sans doute un film en avance sur son temps. Moi, j’ai eu les oreilles en feu, la tête en vrac et l’impression d’avoir été prise au piège pendant 2h ! À tenter.

