[CRITIQUE] Office, de Johnnie To

Le pitch : Hong-Kong, 2008. Le jeune idéaliste Lee Xiang et la surdouée Kat Ho font leurs débuts chez Jones & Sunn, une multinationale sur le point d’entrer en bourse. Alors que la banque Lehman Brothers fait faillite aux États-Unis, la tension commence à se faire sentir au sein de l’entreprise. Lee Xiang et Kat Ho vont petit à petit découvrir le monde extravagant et outrancier de la finance…

La crise financière de 2007-2008, une fois le choc passé, a été à l’origine de nombreux films qui ont tenté, chacun leurs tours, de décrypter le monde des affaires sous forme de drame ou thriller, déjouant manipulation et appât du gain sous toutes les formes possibles. Toutes ? Pas vraiment finalement ! Johnnie To (PTU, Election 1, Exilé…) débarque avec une vision absolument délirante et un pari fou à travers Office, un mélange de genre effervescent qui allie comédie musicale et intrigues digne d’un soap opera, tout en distillant une critique sévère sur une société capitaliste et déshumanisée.

Le résultat est à la fois effervescent et fascinant tant le pari est osé, riche et ambitieux : Office est une expérience presque nouvelle et excitante, car si les comédies musicales sont souvent reléguées aux histoires d’amour, ici Johnnie To explore tous les ressorts possibles du genre dans chaque aspect de son film. Un challenge d’autant plus intéressant vu que le réalisateur hongkongais s’est fait connaître pour ses films policiers et voilà qu’il nous livre… une dramédie musicale ! Une chose est sûre, c’est qu’il en aura fallu du temps à Office pour arriver sur nos écrans, puisque le film est sorti depuis 2015 en Chine, mais aussi aux US. Il était temps qu’il arrive jusque chez nous, même s’il n’est proposé que dans une poignée de salles à Paris (et donc probablement très rare en province !).

À travers les débuts de deux nouvelles recrues au sein d’une grosse entreprise à la structure très corporate, Office dépeint un univers accessible dont il grossit les traits pour les rendre plus percutants, entre valorisation sans limite du succès et crainte de l’échec humiliant, en nous plongeant dans une société à la pyramide sociale très marquée. Johnnie To va vite et nous etourdit au fur et à mesure que le film avance, comme pour nous mettre au même niveau que ses personnages, obligés de prendre le train en marche et d’assurer à l’aveugle. La mise en bouche décoiffe et plante un décor à la fois particulier et pourtant crédible quand Office présente son univers impitoyable, entre luxe et exigence. Heureusement, Johnnie To maîtrise et une fois qu’il nous en a mis plein la vue, il met en place son intrigue et révèle petit à petit les enjeux de son film.

Sur le papier, Office n’a rien de vraiment différent de films comme Wall Street avec ces personnages doux comme des agneaux entourés par des loups. Manigances, jeu d’argent et de pouvoirs sont au rendez-vous, mais ce qui fait vraiment la différence c’est finalement l’empreinte très théâtrale de Johnnie To qui n’hésite pas à relever l’ensemble avec une approche surprenante et digne d’un soap opera à l’américaine. Oui, on se croirait presque dans les Feux de l’Amour à travers un Office dominé par un big boss à la figure patriarcale, des enjeux frôlant avec les cosmétiques et des romances impossibles ou maudites qui fleurissent dans chaque recoin. Mais là où le soap geint pendant des heures sur les états d’âme des uns et des autres, Office ne perd pas de vue ses objectifs et, doué par le sens du rythme bien connu de Johnnie To, ne cesse de relancer une machine captivante, imprévisible et franchement extraordinaire !
Office trouve de la légèreté dans un cadre pourtant austère qui dépeint un milieu plein de frustrations et d’ambitions enragées. Ce qui est étonnant, c’est Johnnie To ne fustige pas uniquement une société proprement chinoise, mais parvient à accentuer les travers de n’importe quel milieu corporate où la réussite financière et professionnelle semble se faire en dépit de l’accomplissement et de la morale personnelle de ses personnages. Derrière son apparence explosif, le film expose les dérives capitalistes et le monde moderne, en rythme et avec un panache assumé et follement réjouissant.

Mais comment un tel mélange improbable peut-être aussi réussi, surtout dans un film qui ne sera visible qu’en VO – donc en chinois ? La réponse tient en deux mots : Johnnie To. Réalisateur boulimique, fidèle à son style et peut-être pas aussi connu que d’autres de ses comparses asiatiques, mais il n’en reste pas moins un des plus talentueux et inventifs : Office le prouve dès les premières minutes. Rythmé par une mise en scène effrénée et des chansons à la musicalité entraînante, Office nous promène dans des décors fantastiques, souvent conceptuels mais très réfléchis puis qu’ils reflètent en permanence le monde transparent et superficiel dans lequel il évolue, à travers des règles strictes codifiés par les apparences et un dévouement sans borne à son travail. En effet, le film enferme ses personnages dans une machinerie à grande échelle, sans cloison et avoisinant souvent les bureaux d’une entreprise cannibale, dont la structure est en fait une horloge géante pour mieux rappeler que « le temps, c’est de l’argent ». S’il y a toujours une horloge ou une montre visible à chaque plan, Johnnie To propose un film structuré et maîtrisé où cohabite avec beaucoup de génie une effervescence prenante et une minutie d’orfèvre. Toujours très minimaliste, le réalisateur favorise brillamment l’essentiel pour atténuer le traitement fantasque du film, avec une photographie sobre piquée par des touches de couleur bienvenues.
Si parfois quelques effets spéciaux viennent piquer les yeux et que le doublage vocal n’est pas bien synchronisé (oui, même quand on ne parle pas chinois, c’est gênant), Office est un ensemble à la fois romanesque, enchanteur et déroutant qui scotche et émerveille à la fois.

Le seul bémol finalement, c’est que le spectateur qui ne parlera pas couramment chinois sera déboussolé. En effet, aller voir un film dans une langue qu’on ne comprend pas du tout est déjà un effort en soi, mais ajoutez à cela des chansons et un rythme affolant, Office devient un véritable exercice d’attention. S’il s’agissait d’une histoire simple, ce serait plus simple, mais Johnnie To nous offre un film multiple porté par un contexte en plein renversements alors que la crise bouillonne en sous-sol et que les personnages se déchirent au profit de l’argent, de leurs carrières ou pour le regard d’un autre. Du coup, alors que j’ai adoré l’ensemble, je suis ressortie tout de même mitigée car j’ai l’impression d’avoir probablement loupé des informations en cours de route, trop occupée à vouloir suivre le visuel, les sous-titres et la bande-originale ponctuées de chansons accrocheuses. Cependant, si Office nécessite sûrement un second visionnage, l’effort vaut le déplacement !

Au casting, Eason Chang (Dream Home…) et Tang Wei (Hacker…) forment un tandem attachant, tandis que Sylvia Chang (20 30 40, Rice Rhapsody…) en impose en femme de poigne, aux cotés d’un Chow Yun-Fat (Tigre et Dragon, La Cité Interdite, Pirates des Caraïbes : Jusqu’au Bout du Monde…) charismatique.

En conclusion : ambitieux, original et porté par une mise en scène géniale , le film de Johnnie To nous plonge dans un univers aussi prenant que déroutant, entre manipulation, romance et les affres de la finance à l’aube de la crise ! Mélange improbable entre Wall Street et le soap opera, Office est un délire maîtrisé et génial, même s’il s’avère difficile à suivre pour les non-sinophones. À voir !

PS : je l’ai vu en 2D mais certains cinémas le proposent en 3D… je ne recommande pas la 3D, c’est déjà assez compliqué comme ça !

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