[CRITIQUE] Numéro Une, de Tonie Marshall

Le pitch : Emmanuelle Blachey est une ingénieure brillante et volontaire, qui a gravi les échelons de son entreprise, le géant français de l’énergie, jusqu’au comité exécutif. Un jour, un réseau de femmes d’influence lui propose de l’aider à prendre la tête d’une entreprise du CAC 40. Elle serait la première femme à occuper une telle fonction. Mais dans des sphères encore largement dominées par les hommes, les obstacles d’ordre professionnel et intime se multiplient. La conquête s’annonçait exaltante, mais c’est d’une guerre qu’il s’agit.

Connue comme la seule femme, à ce jour, à avoir reçu un César en tant que Meilleure Réalisatrice pour Vénus Beauté (1998), Tonie Marshall fait un grand écart certain entre son dernier film, Tu Veux ou Tu Veux Pas – une comédie grossière où Sophie Marceau joue les érotomanes obsédée par Patrick Bruel… tout un programme – et Numéro Une, un drame social au tempérament féministe, niché dans les hautes sphères du corporatisme, entre machination et constat cuisant sur la misogynie et le sexisme ambiant.

Derrière le portrait d’une femme (presque) au sommet de sa carrière, Numéro Une dénonce un monde patriarcal et réducteur, le regard amère mais optimiste sur une société qui catalogue ces femmes qu’on dit « carriéristes » comme une insulte et la difficulté de gravir les échelons tout en assumant son goût pour le pouvoir, sans passer pour une harpie. Féministe, oui ; misandre, peut-être un peu ; réaliste : très probablement. En point de départ, une vérité résonnante : en 2016 la France comptait environ 34% de femmes présentes en conseil du CAC 40, mais toujours aucune femme dirigeante. Si la place des femmes commence à s’installer depuis quelques années, Tonie Marshall s’interroge ou plutôt spécule sur les raisons de ce manque, à travers une femme intelligente, respectée et remarquée pour ses compétences professionnelles par un réseau de femmes d’influence, soudainement confrontée à une hostilité peu justifiable au moment où elle brigue un poste plus important..

Numéro Une fascine par son approche politique, qui place finalement les apparences et la réputation bien avant la qualité de son travail, dans un scénario calculateur digne d’une campagne présidentielle. Même vu d’en haut, le film éclabousse en général le monde du travail où l’ascension ne dépend finalement que de l’image des individus, puis du sexe de ces derniers, où même un maillon indispensable se voit réduit comme un objet sexué, quand il s’agit d’une femme. À travers un parcours qui prend des airs de croisades, le film explore les conséquences sur la vie privée de son héroïne et de ses complices, sans pour autant la placer comme une victime. Au contraire, Numéro Une assume le caractère décidé et averti de son personnage, ainsi que son ambition aussi valable que celle d’un homme : l’envie de diriger. À l’instar de films similaires, comme le récent Corporate, où la femme de pouvoir craque sous la pression (que ce soit justifié ou non) – ce qui finit toujours par affaiblir le personnage, sous prétexte de vouloir l’humaniser – le film de Tonie Marshall assoit un personnage sans chichi, en osant parler franchement de ces femmes volontaires, intelligentes et, après tout, aussi méritantes que leurs pairs masculins, en se focalisant sur leur réalisation et non sur leur genre. Après tout, pourquoi le pouvoir devrait-il être une affaire d’hommes ? Si Numéro Une prend évidemment parti pour la cause féminine en montrant des hommes sous un angle malsain, frustré et machiste, il faut admettre que le film dresse un portrait aussi inquiétant que criant de vérité.

Là où Numéro Une botte en touche, c’est dans sa réalisation trop en retrait. Alors que la quête du pouvoir a souvent été retranscrite dans un univers à la bourgeoisie apparente, Tonie Marshall choisit de proposer une héroïne un poil trop commune et trop effacée malgré les armes qu’elle a à sa disposition, peinant donc à définir une identité crédible : qui est-elle ? que fait-elle ? d’où vient-elle ? En dehors de son parcours, le film pose une héroïne en symbole mais l’éloigne de son spectateur en étoffant pas assez son personnage. Le film préfère pourtant se dissimuler dans un moule presque formaté et attendu pour le téléfilm : si les hommes se prélassent dans le faste et le sexe, les femmes du film restent droites dans leurs rôles de femmes et/ou de mères. Un choix discutable qui a tendance à décrédibiliser parfois l’histoire, faisant de son héroïne une sainte dans un monde de loups. En faisant une telle différence, Numéro Une contribue à genrer l’ambition, là où d’autres films comme Notre Univers Impitoyable (2008) ou encore L’Ivresse du Pouvoir (2006) n’hésitaient pas à montrer les conséquences d’un excès de pouvoir sur leurs héroïnes, qu’ils soient positifs (aisance matérielle, respect, admiration, travail valorisant…) ou négatifs (jalousie, isolement, paranoïa, bonne morale en berne…). Ici, le film se contente de montrer les éclaboussures mais ne parvient pas suffisamment à fédérer de l’empathie pour le personnage en projetant uniquement un contexte. Résultat, alors que Numéro Une arrive, involontairement, à la bonne période, et malgré son sujet brûlant, Tonie Marshall se limite à une sorte de téléfilm qui aurait facilement pu trouver sa place un après-midi sur Teva ou une soirée téléfilm/débat sur France Télévision. Dommage.

Au casting, Emmanuelle Devos (Moka, On A Failli Etre Amies, Violette…) est excellent en femme de tête, assurée et crédible malgré un personnage finalement peu creusé à mon goût, face à un Richard Berry (Père Fils Thérapie, Tout, Tout de Suite…) machiavélique et un Benjamin Biolay (Irréprochable, Personal Shopper…), pour une fois, bon dans son rôle à la limite de la bonne morale. Autour d’eux, Suzanne Clément (Le Sens de la Fête, La Taularde…) et Anne Azoulay (Tristesse Club…) côtoient des monstres sacrés du cinéma/théâtre français tel que Francine Bergé et Bernard Verley (Le Grand Jeu…).

En conclusion, au moment où les mots sexisme et harcèlement au travail (ou activité s’approchant du travail) sont sur toutes les lèvres – suite à l’affaire Harvey Weinstein, Numéro Une arrive à point nommé pour rappeler que l’égalité des sexes est loin d’être une réalité parfaite. Malgré ses airs de faits divers et de téléfilms pour ménagères, le film de Tonie Marshall vaut le détour pour son approche du sujet qui, pour une fois, n’utilise pas le sexe de son personnage pour l’affaiblir ou le justifier. À voir.

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