[CRITIQUE] Bienvenue À Suburbicon, de George Clooney

Dramédie assassine et grinçante, Bienvenue À Suburbicon dresse un tableau bien noir sur les dessous des apparences soignées des banlieues américaines. Plus sinistre qu’ironique, le nouveau film de George Clooney se joue du malheur de ses personnages sans épargner les innocents, à travers un portrait social affûté, entre polar et humour extra-noir. Trop noir ?

Le pitch : Suburbicon est une paisible petite ville résidentielle aux maisons abordables et aux pelouses impeccablement entretenues, l’endroit parfait pour une vie de famille. Durant l’été 1959, tous les résidents semblent vivre leur rêve américain dans cette parcelle de paradis. Pourtant, sous cette apparente tranquillité, entre les murs de ces pavillons, se cache une réalité tout autre faite de mensonge, de trahison, de duperie et de violence… Bienvenue à Suburbicon.

George Clooney (Les Marches du Pouvoir, Good Night And Good Luck, Jeux de Dupes…),  est certainement un homme très fidèle en amitié, puisqu’on le retrouve souvent associé avec ces potes célèbres à travers différents films, qu’il les produise, réalise ou joue simplement dedans. Pour son sixième film en tant que réalisateur, il collabore pour la quatrième fois avec les frères Ethan et Joel Coen (après O’Brother en 2000, Intolérable Cruauté en 2003, Burn After Reading en 2008 et Ave, César ! en 2016) qui ont co-écrit le scénario, tandis que devant la caméra, il dirige nouvelle fois une fois Matt Damon (Monuments Men en 2014). Avec de tels atouts en poche et en voyant le pitch de Bienvenue À Suburbicon, difficile de ne pas penser à l’œuvre incisive d’Ira Levin, « Les Femmes de Stepford », qui s’inspirait du cliché de la ville bourgeoise et typiquement américaine pour dénoncer une société machiste et patriarcale à l’heure où les femmes devenaient de plus en plus indépendantes et insoumises. C’est d’ailleurs logique que George Clooney s’inspire de cette histoire, déjà deux fois adaptées au cinéma (une première fois en 1975 par Bryan Forbes et une seconde fois sous le nom de Et L’homme Créa La Femme en 2004 par Frank Oz), pour installer le décor aussi poli et plein de sous-entendus de Bienvenue À Suburbicon.

Dès les premières minutes, le film joue avec les apparences, aussi bien à travers ses personnages que dans le début de son intrigue pétrie par les mœurs des années 60, à la fois bien-pensantes et pleines de jugements. Petit à petit, Bienvenue À Suburbicon se détourne du contexte général pour se focaliser sur une petite famille frappée par une tragédie qui va révéler le fond sordide de ses protagonistes. Avec ses allures de comédies piquantes, le film de George Clooney joue sur le décalage entre le fond et la forme. En effet, sur la forme, Bienvenue À Suburbicon installe une tension palpable à travers une mise en scène très inspirée qui va piocher dans l’identité visuelle de ces films noirs des années 50-60 pour recréer le contraste d’une époque oscillant avec le renouveau et les stigmates d’une période politiquement encore instable. D’Alfred Hitchcock à David Lynch, George Clooney choisit les bons repères et, si on reconnait encore sa patte et son goût pour les dramas politiques sur fond de toiles sociales, Bienvenue À Suburbicon aiguise une atmosphère déstabilisante en tranchant la sérénité apparente avec des plans de plus en plus austères, à grand renfort de cadres serrés et précis pour mieux accentuer le malaise et le basculement imminent de ses personnages troubles.

Inconfortable et curieux, Bienvenue À Suburbicon se révèle peu à peu déroutant, notamment coté forme. En tête d’affiche, le film propose une famille a-priori bien sous tout rapport dont les secrets et manigances vont rapidement les hanter. À travers des personnages bien pensés et portés à l’écran par Matt Damon et Julianne Moore, le film égratigne la bourgeoisie puritaine et pourtant peu reluisante qui fleure bon les clichés à l’américaine, tandis que les apparences lisses cèdent peu à peu sous le poids de leurs vices cachés. George Clooney s’amuse à jouer avec les nerfs de ses personnages dans une première partie agréablement diabolique.
Avec un scénario co-écrit par Clooney himself et les frères Coen, connus pour leur ton cynique camouflé sous l’absurde, Bienvenue À Suburbicon a du mal à décoller. En effet, au-delà d’un démarrage un peu lent de l’intrigue, le film souffre surtout d’une sinistrose aiguë qui ne fait qu’amplifier au fur et à mesure que l’histoire avance, notamment parce qu’au centre se trouve un innocent qui – soyons honnête – s’en prend plein la tronche. George Clooney s’attaque au culte des apparences uniformes et à l’hypocrisie glaçante de la société (américaine ?) à travers un tableau noir et très amer. Si le trio Clooney-Coen nous avait habitué à couvrir ces constats similaires à travers des chroniques assassines mais rehaussées par une tonalité certes un poil déjantée et satyrique, Bienvenue À Suburbicon ne parvient pas à s’éloigner de la noirceur de son sujet qui propose une vision résolument terne de l’espèce humaine, entre politique à deux vitesses et ambitions égoïstes. En effet, au-delà de son propos évident, George Clooney dénonce surtout la facilité avec laquelle les préjugés et la méfiance face à la différence ou la nouveauté ont la peau dure, alors que ceux qui adoptent le masque de l’uniformité peuvent commettre les pires atrocités en toute impunité. Derrière un Bienvenue À Suburbicon meurtrier, le film dénonce un phénomène social qui perdure encore aujourd’hui.

Au casting : quand on voit Matt Damon (La Grande Muraille, Jason Bourne, Seul sur Mars…) dans ce film, difficile de croire qu’il s’agit du même acteur tout en muscles qui a animé la trilogie quadrilogie La Mémoire dans La Peau. L’acteur se glisse parfaitement dans ce rôle effroyable et glacé de père de famille prêt à tout, aux cotés d’une Julianne Moore (Le Musée des Merveilles, Kingsman – Le Cercle d’Or…) bluffante. À l’affiche également, Oscar Isaac (La Promesse, X-Men: Apocalypse…) se fait rare mais son apparition sauve presque le film de sa gravité pesante et Gary Basaraba (Mr. Wolff…) se révèle inattendu, tandis que le jeune Noah Jupe est une révélation prometteuse.

En conclusion, si le propos du film fait mouche, c’est surtout le traitement choisi qui pèse sur l’ensemble. Plus sinistre qu’ironique, plus cruel que cynique, Bienvenue À Suburbicon cultive le mauvais fond de ses personnages dans un polar profondément amer et déstabilisant. George Clooney retrouve ses sujets de prédilection mais perd au passage son talent de dérision affûté pour une réalisation plus pointue et référencée. Noir c’est noir, il n’y a donc plus d’espoir pour George Clooney ? Heureusement, le duo Matt Damon – Julianne Moore est excellent. À tester.

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