[CRITIQUE] A Ghost Story, de David Lowery

Énigmatique et expérimental, A Ghost Story tente de capturer le vide et le temps du coté des disparus, dans une histoire de fantôme évanescente, presque muette et statique. Malgré une réflexion intéressante sur le cycle de la vie, le film de David Lowery ne propose pas grand chose à se mettre sous la dent tant le réalisateur se contente de poser sa caméra sans véritable effort, certes volontaire, de mise en scène, de cadrage ou de photographie particulière. Le contemplatif sobre et épuré vire au snobisme assumé pour plaire à ceux qui lient le cinéma indépendant à l’exercice de style conceptuel. Là-dessus, David Lowery reste fidèle à son style : curieux, puis ennuyeux.

Le pitch : Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

4 ans après Les Amants du Texas et une petite embardée sympathique chez Disney pour Peter et Elliott Le Dragon, David Lowery retrouve son duo fétiche, Rooney Mara et Casey Affleck, pour son nouveau film A Ghost Story. Présenté en janvier 2017 au festival du film de Sundance, le film a surtout fait sensation au Festival du cinéma américain de Deauville 2017, dont il est reparti avec 3 prix et une distribution française très attendue. J’attendais beaucoup de ce film de façon paradoxale : je n’ai pas du tout aimé Les Amants du Texas, mais la bande-annonce de A Ghost Story m’a tapé dans l’œil ; je n’apprécie pas vraiment les acteurs du film mais ces derniers font des choix plutôt intéressants… Du coup, la curiosité l’a emporté.
Petit aparté d’ailleurs : oui, on peut raffoler de blockbusters à toutes les sauces et courir avec le même enthousiasme, ou au moins un minimum de curiosité, pour voir un film indépendant – j’aime bien faire le grand écart. Donc le fait d’être déçue par A Ghost Story n’était pas une chose courue d’avance, comme on pourrait le penser. Fin de l’aparté.

Dans un film quasiment sans dialogue, David Lowery théorise sur la vie et le temps, à travers un couple tragiquement séparé par la mort d’un des deux. A Ghost Story suit la stagnation observatrice du défunt dans une expérience où la notion du vide prend tout son sens. Volontairement contemplatif dans son traitement, il faut tout de même se prendre à ce jeu étrange avec ce fantôme très littéral (qui se déplace entièrement recouvert d’un drap blanc), alors que le film bascule dans le symbolisme passif à travers des scènes qui s’étirent pour mieux marquer la perte, l’absence puis l’oubli.
David Lowery s’interroge sur le temps qui passe et le cycle continu de la vie qui se superpose, reliant l’existence actuelle de ses personnages à la création de l’humanité elle-même. Objectivement, l’approche de David Lowery est intéressante, bien que difficilement accessible, en traversant les âges aux cotés de ce personnage drapé et immobile, comme un témoin silencieux et coincé dans une boucle temporelle où l’homme ne fait que se répéter inconsciemment et inlassablement. Si la réflexion du film met du temps à aboutir, le coté terne et inexorable de ce récit en longueur accompagne une vision similaire dans un film organique et cohérent.

Oui mais voilà, si A Ghost Story est un objet curieux, cela reste une expérience peu accessible qui pourrait rebuter. David Lowery opte pour une mise en scène sobre et épurée dans un format 4/3 : les décors minimalistes s’effondrent dans une photographie à la lumière et aux tons naturels. Du coup, on se retrouve devant une histoire silencieuse et une réalisation ultra discrète… c’est à dire pas grand chose, en dehors d’une réflexion qui se devine au fur et à mesure que le film s’étire en longueur et finit par lasser par son aspect amorphe, morne et contemplatif. Là où le dernier Jim Jarmusch, Paterson, ou encore le récent Terrence Malick, Song To Song, proposait quelque chose de vivant, que ce soit dans la mise en scène, la lumière et/ou les émotions mouvantes de ses personnages, A Ghost Story ne parvient pas à dépasser le stade de la curiosité pour son exercice de style et m’a perdue en cours de route.
Du coup, l’ensemble vire rapidement à l’essai prétentieux et très snob de cinéaste à volonté arty – ce qui colle bien à son choix de casting – qui tricote un film conceptuel peu accessible pour atteindre une micro-cible qui y verra un trésor de sensibilité et d’émotions (hello Deauville) alors qu’en fait, A Ghost Story illustre la végétation déguisée en proposition artistique et intello. Là où le concept atteint ses limites, c’est que finalement David Lowery finit par bousculer la léthargie ambiante de son film pour insérer un monologue explicatif en dernier tiers – preuve pour moi que sans ces quelques minutes festives qui viennent clasher avec le style terne du film, A Ghost Story aurait manqué de relief et raté le coche. Un rattrapage in extremis, donc (chose que Malick et autre Jarmusch n’ont pas besoin de faire, au passage…).

Avec un sujet aussi évanescent et symbolique, c’est dommage que A Ghost Story se repose autant sur le vide de façon aussi littéral : le temps s’étire devant et derrière l’écran tant le film semble long et inerte. Malgré quelques scènes atypiques (le dialogue entre fantômes ou celle de la tarte), David Lowery livre un film décevant et quelque peu pénible car finalement, en masquant le personnage principal, c’est au spectateur de faire tout le travail de réflexion et d’interprétation par rapport aux images. Ce qui n’empêche pourtant pas d’échapper à la minute explicative en fin de parcours – comme si le réalisateur avait finalement été conscient que son film était bien trop inaccessible sans cette partie.

Au casting : Rooney Mara (Song To Song, Lion, Pan…) et Casey Affleck (Manchester By The Sea, Triple 9, Interstellar…) font un concours de grimaces tout du long. D’accord le film n’est pas joyeux, mais ce film et l’ensemble de leurs « performances » soulignent parfaitement ce qui me dérange chez ce genre d’acteurs qui, malgré des choix intéressants, s’enferment dans le cliché de l’acteur trop snob intègre et trop prétentieux artiste pour les grosses machines hollywoodiennes, préférant opter pour un genre plus indépendant. Bien sûr, cela a du bon : les films indies sortent des sentiers battus, qu’ils soient surréalistes ou pas. Mais dans le cas particulier d’une Rooney Mara et d’un Casey Affleck, c’est surtout une excuse idéale pour masquer leur incapacité exaspérante à laisser filtrer la moindre émotion – malgré une liberté d’expression corporelle (pour Rooney Mara) toujours très flagrante et salvatrice.
En tout cas pour ce film, c’est difficile de juger : le top de la performance de Rooney Mara est de manger une tarte pendant 20 (pénibles) minutes, tandis que Casey Affleck – si c’est vraiment lui tout du long – ne fait rien à part tenir debout sous un drap.
À noter que l’autre fantôme du film est « incarné » par Kesha, la chanteuse.

En conclusion, si la réflexion de David Lowery sur le cycle de la vie (hihi) et le temps est intéressante et à explorer, A Ghost Story parvient difficilement à dépasser le stade de la curiosité face à cet objet étrange et silencieux. Bien que le fond reste à creuser, la forme déçoit et David Lowery s’embourbe dans un film prétentieux, informe et plat dans lequel il propose trop peu, en terme de réalisation, aussi bien scénique que visuelle. À éviter, surtout si vous n’avez pas accroché aux Amants du Texas.

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