[CRITIQUE] Place Publique, d’Agnès Jaoui

Le pitch : Castro, autrefois star du petit écran, est à présent un animateur sur le déclin. Aujourd’hui, son chauffeur, Manu, le conduit à la pendaison de crémaillère de sa productrice et amie de longue date, Nathalie, qui a emménagé dans une belle maison près de Paris. Hélène, sœur de Nathalie et ex-femme de Castro, est elle aussi invitée. Quand ils étaient jeunes, ils partageaient les mêmes idéaux mais le succès a converti Castro au pragmatisme (ou plutôt au cynisme) tandis qu’Hélène est restée fidèle à ses convictions. Leur fille, Nina, qui a écrit un livre librement inspiré de la vie de ses parents, se joint à eux. Alors que Castro assiste, impuissant, à la chute inexorable de son audimat, Hélène tente désespérément d’imposer dans son émission une réfugiée afghane. Pendant ce temps, la fête bat son plein…

Pour son cinquième film, Agnès Jaoui collabore pour la neuvième fois avec son acolyte Jean-Pierre Bacri au scénario et devant la caméra, pour réaliser Place Publique : une fable chorale entre mondanités et constat amère sur le temps qui passe et ses effets de modes. Forcément, une fois plongé dans le film, il est difficile de ne pas le comparer avec un autre film festif, Le Sens de la Fête, réalisé par Éric Toledano et Olivier Nakache sortie en automne dernier. Cependant, si ce dernier était un concentré de comédie, Place Publique préfère ajouter un touche de dramatisme pour transformer une soirée estivale en un grand observatoire social et générationnel.

La patte Jaoui-Bacri se définit par les thématiques soulevées dans leurs films et, une fois n’est pas coutume, Place Publique propose un récit intimiste et personnel dans lequel il est facile de reconnaître les personnages. Au fur et à mesure que le film se déroule, Agnès Jaoui séduit par sa ronde de personnages tantôt cyniques, tantôt doux dingues, porté par un Jean-Pierre Bacri au centre des attentions. À travers les échanges qui rythment le film, Agnès Jaoui questionne la difficulté du changement et de la remise en question à un certain âge, face à une société qui cultive le jeunisme et les modes éphémères. D’un animateur sur le déclin à un youtubeur immature, en passant par une serveuse groupie ou encore une militante dépassée, Place Publique met en scène une sorte d’échantillon témoin de notre société qu’Agnès Jaoui passe en revue avec un humour féroce. La légèreté des amitiés de longue date se confronte à la nostalgie d’une époque révolue, entre relève générationnelle et un Bacri grinçant qui reprend du Yves Montand et du Alain Bashung avec la mélancolie d’une bougie vacillante en fin de course.

Dans ce grand déballage sans queue ni tête, Place Publique finit rapidement par se perdre. Le ton amer de vieux radoteur dénote avec l’ambiance confortable et un poil espiègle du film. Cependant, le cynisme constant du personnage joué par Bacri finit par empiéter sur le reste, qur ce soit la bonhomie ambiante ou la plupart des relations entre les personnages qui passent à la trappe. D’un coté, le film se complaît dans le caractère obtus de ses personnages, dont certains refusent d’affronter le changement ; de l’autre, les micros-conflits qui éclatent sont noyés dans la masse. Une relation limite incestueuse à peine assumée prend le pas sur des rapports père-fille qui aurait mérité plus de profondeur, la bourgeoisie ambiante annihile les causes nobles… tandis que la lumière est tellement posée sur le nombril des personnages principaux que les autres restent dans l’ombre malgré leurs potentiels intéressants.

Agnès Jaoui semble observer la fin d’une époque avec une mélancolie certaine, pointant du doigt les défauts d’une société qui cultive le paraître et le sensationnel au mépris de… l’expérience et la sagesse de vieux radoteurs aigris et dépassé ? Étrange. En effet, Place Publique cumule tellement d’oppositions qu’on ne sait plus vraiment sur quel pied danser. Si l’ensemble est bien vu, perspicace et presque léger grâce à une ambiance joliment piquée par l’humour grinçant du duo Bacri-Jaoui, le film donne pourtant l’impression de donner raison aux radoteurs qui n’ont pas réussi à prendre le train en marche et qui se réconfortent en marmonnant « C’était mieux de mon temps… ». Place Publique esquinte-t-il la société moderne avec ironie ou est-il le miroir de ses auteurs en train de rire jaune ?

Au casting justement : en tête d’affiche, on retrouve évidemment Agnès Jaoui (Aurore, Comme un Avion, Au bout du Conte…) et Jean-Pierre Bacri (Le Sens de la Fête, Santa et Cie, Grand Froid…), encore une fois dans leurs propres rôles, à la manière d’un vieux couple qui répète inlassablement les mêmes pas de danse peu importe le genre de musique. À leurs cotés, Léa Drucker (Jusqu’à La Garde, Arrêtez-Moi Là…) rayonne de naturel dans cet ensemble un peu trop caricatural. Autour d’eux, Kévin Azaïs (Compte Tes Blessures, La Belle Saison…), Sarah Suco (Aurore, Orpheline…) et Nina Meurisse (Une Vie…) gravitent, Héléna Noguerra (La Vie Domestique…) sort de l’ombre et Yvick Letexier – aka le youtubeur Mister V – sert de caution jeune je-m’en-foutiste (pas vraiment valorisante mais ô combien réaliste).

En conclusion, je suis partagée entre la comparaison facile avec Le Sens de la Fête, le fait que le duo Jaoui-Bacri ne fait plus vraiment d’effort pour se renouveler et le coté sympathique de l’ensemble. Place Publique, c’est surtout des retrouvailles entre Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri et leur petit monde exclusif à la prétention populaire (encore une contradiction). Difficile à découvrir si on ne connait pas son style, donc. À tenter, en sachant où vous mettez les pieds.

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