
Le pitch : Véritable plongée dans les arcanes de l’empire américain, The Apprentice retrace l’ascension vers le pouvoir du jeune Donald Trump grâce à un pacte faustien avec l’avocat conservateur et entremetteur politique Roy Cohn.
Faire un biopic sur Donald Trump, l’une des figures les plus controversées de la politique américaine, en pleine année électorale, est un pari audacieux. La sortie américaine de The Apprentice est d’ailleurs compromise, car aucun distributeur, pas même les plateformes de streaming comme Netflix ou Apple+, n’ose s’y aventurer, craignant les représailles d’un potentiel futur président.
Et pourtant, comment ce businessman à la peau orange et à l’éternel duckface est devenu ce qu’il est reste un parcours fascinant, auquel le réalisateur Abi Abbassi (The Last of Us, Les Nuits de Mashad, Border, Shelley…) s’est attelé. Même s’il ressemble à un biopic, The Apprentice n’en est pas un… officiellement, puisqu’il repose essentiellement sur les rencontres entre un journaliste conservateur du New York Magazine, Gabriel Sherman (également co-scénariste du film), et un jeune Donald Trump, pour relater le parcours du futur milliardaire.

Présenté au dernier Festival de Cannes, The Apprentice d’Abi Abbassi est un récit saisissant qui plonge dans les arcanes du pouvoir et retrace l’ascension fulgurante de Donald Trump à travers un pacte dit “faustien” avec Roy Cohn, un avocat conservateur aux méthodes douteuses et entremetteur politique redoutable. En retraçant les débuts du magnat de l’immobilier, le film se penche sur une période clé de la carrière de Donald Trump, bien avant qu’il ne devienne la figure politique controversée que l’on connaît aujourd’hui.
Le choix du titre The Apprentice résonne habilement, évoquant autant l’émission télévisée de télé-réalité à succès que Donald Trump a animée que son rôle d’apprenti sous la tutelle de Roy Cohn. Dès sa première apparition, Roy Cohn est dépeint comme une figure diabolique, une sorte de « diable en costume », façonnant dans l’ombre un jeune entrepreneur ambitieux (tel un associé du diable *wink wink*). La relation entre Donald Trump et Roy Cohn est le cœur du récit, une dynamique perverse où l’on voit, scène après scène, comment le maître corrompt l’élève, en le modelant à son image. Sauf que contrairement au film de Taylor Hackford, ici l’élève dépasse le maître et l’écrase sans sourciller.

A travers une photographie stylisée où Ali Abbasi alterne le format 16mm et le format VHS pour mieux nous imprégner des époques qu’il traverse, le film nous montre une jeunesse dorée, celle des golden boys des années 80 et 90, où la réussite était non seulement admirée mais propulsait les hommes d’affaires au rang de véritables stars. Donald Trump, sous l’aile de Roy Cohn, apprend à maîtriser l’art des affaires impitoyables, des coups bas et de l’esbroufe. Dès lors, sa transformation est lente mais implacable : l’homme se déshumanise à mesure qu’il gravit les échelons du succès, devenant une figure arrogante et insensible, prête à tout pour obtenir ce qu’il désire. Les germes du « monstre orange » que nous connaissons aujourd’hui commencent à se manifester, subtilement d’abord, puis de manière plus flagrante, dans ses discours et sa manière de traiter les autres comme des pions.

Le film capte à merveille l’esprit de cette époque où l’ascension vers la gloire semblait synonyme de tout pouvoir, surtout pour les hommes blancs et riches. Le portrait que dresse The Apprentice de Donald Trump est fascinant, haletant et captivant, si bien qu’on oublie qu’il n’y a pas de véritable ressemblance entre l’acteur et la personne réelle. En s’éloignant des stéréotypes et en ne tombant pas dans l’excuse facile, Abi Abbassi parvient à brosser un tableau nuancé du personnage. Bien que Donald Trump évite les excès classiques des élites, comme l’alcool ou la drogue, il est clairement grisé par son propre succès. L’ego démesuré qui se développe chez lui, alimenté par les préceptes de Roy Cohn, aboutit à cette phrase clé : « La vérité n’existe pas, la vérité, c’est ce que je dis ». C’est ici que le film frappe fort, en montrant comment la vérité, pour Donald Trump, devient une notion malléable, au service de sa propre grandeur.
Le parallèle avec Le Fondateur, autre biopic qui explorait la montée au pouvoir d’un homme prêt à tout, est indéniable. Comme le personnage de Ray Kroc dépossédant les frères McDonald de leur empire à l’état embryonnaire, Donald Trump, sous l’influence de Roy Cohn, devient une figure impitoyable.

En évitant soigneusement de tomber dans le piège de la justification ou de l’excuse, Abbassi nous offre un regard relativement objectif sur les débuts de Donald Trump. Le film se termine cependant avant d’aborder ses déboires judiciaires plus récents, laissant en suspens l’évolution ultérieure du personnage. Ce choix est pertinent, permettant de se concentrer sur la genèse de cet homme complexe, sans trop alourdir le récit par les scandales ultérieurs.
Notons également qu’au moment de l’écriture et de la réalisation, Donald Trump n’avait pas été officiellement déclaré coupable de ses délits de falsifications comptables, tandis que les affaires d’agressions sexuelles, de l’assaut du Capitol et autres sont toujours en cours.

L’une des grandes forces de The Apprentice réside dans l’interprétation phénoménale de Sebastian Stan (Pam and Tommy, Sharper, 355. Si l’acteur est physiquement bien plus beau et plus charismatique que le Donald Trump jeune, sa transformation tout au long du film est saisissante. Contrairement à certaines performances parfois caricaturales dans les biopics récents (on pense notamment à Viola Davis dans la série First Wives), Stan parvient à incarner Donald Trump avec subtilité. Il intègre progressivement les tics de langage et d’attitude du futur président américain, jusqu’à ce que la fusion entre l’acteur et le personnage devienne bluffante. La dernière scène, où cette transformation atteint son apogée, est particulièrement marquante.

Au casting toujours, il faut également saluer la performance de Jeremy Strong (Succession, The Gentlemen, Armageddon Time…), certes un poil plus démonstratif, mais tout aussi impeccable en maître du jeu et mentor. Autour d’eux, les autres personnages sont souvent mis en retrait, à la fois pour conserver le focus sur le personnage principal, mais également pour éviter la diffamation, évidemment. On retrouve donc Maria Bakalova (Bodies, Bodies, Bodies, Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3…) en une Ivana Trump dans une vision plus cynique de l’après conte de fée, tandis que Marin Donovan (Archive 81, Big Little Lies…), Charlie Carrik (Alice, Darling…) et Catherine McNally (Orphan Black: Echoes…) incarnent un cercle familial qui observe à distance.
En conclusion, The Apprentice est un vrai-faux biopic captivant et troublant qui explore avec brio l’ascension fulgurante d’un golden boy. La dynamique perverse entre Donald Trump et Roy Cohn offre une réflexion fascinante sur la création du pouvoir, et le prix de la déshumanisation qui l’accompagne. Porté par une performance impressionnante de Sebastian Stan, ce film s’impose comme une œuvre incontournable pour quiconque s’intéresse à la mécanique du pouvoir et à ses effets sur l’âme humaine. À voir.

