
Le pitch : Le réalisateur doublement oscarisé (pour La Forme de l’Eau et Pinocchio) Guillermo del Toro adapte le roman classique de Mary Shelley sur Victor Frankenstein, un scientifique brillant mais égocentrique qui donne vie à une créature lors d’une expérience monstrueuse, menant finalement à la perte du créateur comme de sa tragique création.
À de rares exceptions près, chaque film du Maestro Guillermo del Toro est un petit événement dans mon monde. Je le suis depuis que je l’ai découvert, bien plus jeune, avec L’Échine du Diable. Son cinéma visionnaire, toujours baigné de fantastique, souvent gothique, et prompt à explorer la noirceur pour en faire ressortir ce qu’il y a de plus humain, traverse toute sa filmographie : Le Labyrinthe de Pan, La Forme de l’Eau, Hellboy 1 et 2, Blade II, Pacific Rim… Alors forcément, quand un réalisateur comme lui s’attaque à « Frankenstein ou le Prométhée moderne », cette figure mythique de la littérature SF signée Mary Shelley en 1818, ça paraît presque inévitable.
Et évidemment, del Toro signe ici un Frankenstein à la fois somptueux, mélancolique et profondément humain.

L’histoire, on la connait… ou presque. Un scientifique obsédé par l’idée de dépasser les limites de la vie, pour combler des blessures d’enfance, entre le rejet du père et la perte de la mère. Une obsession qui va le mener à fureter dans ce qu’il y a de plus sombre, littéralement, alors que le film patauge dans une marée de cadavres. Divisée en chapitres, Guillermo Del Toro opte pour une narration volontairement épurée, plus centrée sur les conséquences que sur les prémices de l’histoire. La passion qui s’effrite une fois l’ambition atteinte, la quête de reconnaissance malgré les signaux négatifs évident… Frankenstein se mue en récit psychologique alors qu’on observe le créateur répéter son schéma destructeurs, laissant la créature livrée à elle-même. Personne ne demande à naître et pourtant il faut faire avec, ainsi d’apprentissage en découvertes, aussi belles que tragiques, le film – à l’image du récent Pauvres Créatures, d’ailleurs – explore l’essentiel de l’humanité, appuyant là où ça fait mal : l’amour et la solitude.

Fidèle à son goût pour les tragédies gothiques et à l’esthétique du 19e siècle, Guillermo Del Toro transforme le mythe en une fresque d’une beauté visuelle renversante. Chaque plan ressemble à une œuvre d’art : décors majestueux, lumière sépulcrale parfois piquée de couleurs chaudes (souvent du sang, en fait), atmosphère romantique, évanescente et délicieusement lugubre… Là où d’autres auraient fait du gris métallique ou bleuté, Guillermo Del Toro, lui, compose des tableaux à chaque nouveau plan. On pense évidemment à Crimson Peak pour l’élégance picturale, et à La Forme de l’Eau pour la tendresse qui émane de l’horreur. Le réalisateur ne se contente pas d’adapter Mary Shelley : il l’imagine comme un poème visuel, où chaque image respire la douleur et la grâce.

Néanmoins, ce qui pourrait étonner, en connaissant le cinéma de Guillermo Del Toro et son bestiaire de créatures étranges, c’est finalement la créature. Ici, pas de tête allongée au crâne cubique, de silhouette pataude et peu de plaintes gutturale. On aurait pu s’attendre à un assemblage plus grotesque, un vrai patchwork de chair et de folie, d’autant plus que le film de manque pas de scènes peu ragoûtantes (évitez de manger durant la première partie du film !).
En rendant la créature presque gracieuse, Guillermo Del Toro rappelle que le vrai monstre, c’est le créateur. Le rejet paternel de Victor envers sa “progéniture” résonne comme un écho cruel à sa propre enfance marquée par l’indifférence. Le feu de la (pro)création, le désintérêt face au résultat qui le déçoit… tout se répète. C’est une histoire de monstres, oui, mais pas forcément celui qu’on croit (d’où l’intérêt d’avoir fait appel à un acteur comme Jacob Elordi plutôt qu’à Doug Jones ou Javier Botet).

Ajoutons également qu’il n’y a pas que le monstre qui est lissé mais également certaines actions des personnages dans le livre, comme le meurtre conscient, les vicissitudes discutables du 19e siècle ou encore les prémices de la fameuse fiancée de Frankenstein. Guillermo Del Toro préfère creuser le lien filial et destructeur entre la créature et son créateur, tout en réaffirmant le parallèle avec la légende de Prométhée : s’être pris pour Dieu, et en payer le prix.
Un parti pris qui risque de diviser ceux qui attendaient une adaptation plus fidèle. Mais il faut rappeler que depuis les films Frankenstein et La Fiancée de Frankenstein (1935), l’histoire a été adaptée ou détournée plus d’une centaine de fois… et pas toujours avec succès (Van Helsing (2004), Frankenstein de Kenneth Branagh (1994) ou encore Docteur Frankenstein (2015), pour en citer quelques-uns récents).

Au casting justement : dix ans après Ex Machina, Oscar Isaac (Moon Knight, Dune, Spider-Man: Across the Spider-Verse…) retrouve un rôle de créateur mégalo et instable, parfait pour lui. Face à lui, Jacob Elordi (Les Indomptés, Saltburn, Priscilla…) impressionne en créature sensible et tragique, confirmant qu’il s’éloigne pour de bon de l’image de “beau gosse Netflix”. Mia Goth (Infinity Pool, la trilogie X, Suspiria) incarne une présence presque spectrale, fidèle à son registre d’ange trouble
Autour d’eux, on retrouve Christoph Waltz (The French Dispatch, Pinocchio…), Felix Kammerer (À L’Ouest, Rien de Nouveau, Eden…), David Bradley (Harry Potter, Game of Thrones…) Lars Mikkelsen (Dalloway, Ahsoka…) ou encore Charles Dance (La Malédiction : L’Origine, The King’s Man…) viennent compléter l’ensemble.

En conclusion, entre romantisme noir et réflexion métaphysique, Frankenstein s’impose comme une œuvre d’art totale, d’une beauté à couper le souffle. Guillermo Del Toro signe sans doute son film le plus subtil : une ode mélancolique sur la filiation, la vie, la mort et tout ce qu’il y a entre les deux. À voir absolument.

