
Le pitch : En 2006, Chris Hansen, le présentateur de l’émission To Catch a Predator, entreprend de marquer l’histoire de la télévision.
Découvert un peu par hasard, le film Primetime, de Lance Oppenheim, revient sur les coulisses de « To Catch a Predator », une émission américaine diffusée sur NBC dans les années 2000. Le concept ? Piéger des prédateurs sexuels en leur donnant rendez-vous avec de prétendus mineurs, avant de les confronter à leurs intentions devant les caméras. Le tout à visage découvert, évidemment. Une mécanique aussi fascinante que malsaine, emblématique d’une époque où le voyeurisme était devenu un véritable fonds de commerce et l’humiliation publique un spectacle à part entière. Avec une mécanique aussi fascinante que malsaine, Primetime aurait gagné à interroger davantage.

Avec un tel sujet, difficile de ne pas penser à des films comme Live! de Bill Guttentag (2007) ou Night Call de Dan Gilroy (2014), deux films qui exploraient, chacun à leur manière, les dérives du voyeurisme télévisuel, entre réalisme et images chocs. Primetime semble d’ailleurs emprunter cette voie, avec sa photographie grainée, qui donne intentionnellement l’impression d’avoir été exhumé à partir d’images retrouvées du fond d’un tiroir. Une esthétique qui évoque davantage les années 80 que 2006, mais qui installe une atmosphère plutôt intrigante, avec son approche très documentaire.

Malheureusement, derrière cette promesse sulfureuse se cache un film fourre-tout qui peine à trouver sa direction. Entre les ambitions et les déboires personnels de Chris Hansen, les rivalités entre producteurs et la traque des prédateurs, le film de Lance Oppenheim multiplie les pistes sans jamais véritablement les approfondir. Les motivations de son personnage principale restent finalement assez floues : cherche-t-il à protéger les mineurs ou simplement à faire exploser les audiences de son émission ? Une question d’autant plus intéressante que le point de départ du film est que son émission accède au prime time, en concurrence directe avec la série Lost, alors diffusée sur ABC.

Mais en parallèle de ces rivalités audiovisuelles, c’est surtout l’arrivée du personnage de Dan qui interpelle et semble vouloir apporter un peu d’humanité à cette course incessante au sensationnalisme. Primetime l’introduit à travers une séquence particulièrement violente qui, bien que située dans les coulisses de l’émission, permet au spectateur de prendre toute la mesure de ce qui se joue réellement derrière ces traques. Engagé pour servir d’appât, le jeune acteur se retrouve, sans véritable préparation, seul face à un homme au pantalon baissé, prêt à passer à l’acte. Un procédé habile qui permet au film de faire passer le spectateur à travers le miroir alors que l’appât devient, sans le savoir, le reflet de véritables victimes. On est confrontés sans ménagement à la violence d’une situation que le dispositif télévisuel tend justement à transformer en spectacle.
Je pensais que la rencontre entre ces deux personnages, Chris et Dan, constituerait la pierre angulaire du récit… mais il n’en est rien. Le traumatisme potentiel est rapidement balayé, comme si cette violence ne méritait pas qu’on s’y attarde, au profit d’une quête de reconnaissance que les deux hommes poursuivent, chacun à leur manière.

Mais alors que reste-t-il de ce Primetime ? Alors que rien ne semble avoir de véritables conséquences sur les protagonistes, le film de Lance Oppenheim va se perdre dans la dynamique répétitive de sa narration. Les arrestations et les pièges s’enchaînent selon un procédé quasi identique, les producteurs se chamaillent pour tirer la couverture à eux, tandis que de vagues intrigues en sous-sol menace la vie privée de Chris Hansen. Pourtant, personne ne semble véritablement affecté par ce qui se joue devant les caméras, comme si la gravité des faits s’effaçait derrière la nécessité de produire toujours plus d’images sensationnelles.
Derrière le spectacle de ces prédateurs pris au piège se pose aussi la question de la légitimité d’une telle émission et de ceux qui s’imposent comme des justiciers. Peut-on exposer publiquement des individus avant même leur condamnation ? Où s’arrête le journalisme et où commence le divertissement ? Autant de questions passionnantes que le film effleure à peine, préférant foncer vers un dernier acte aussi dramatique que prévisible, effleurant vaguement une histoire vraie qui a réellement sonné le glas de l’émission en 2008.

Il faut néanmoins garder en tête que le scénario de Primetime repose sur l’article « Tonight on Dateline, This Man Will Die », publié dans Esquire en 2007. On n’est donc pas véritablement face à un biopic, mais plutôt à une réinterprétation romancée et « hallucinée » (comme le confirme Lance Oppenheim) des événements, dont il devient difficile de distinguer les faits avérés des libertés prises avec la réalité. Un parti pris qui pourrait expliquer le traitement assez superficiel des personnages, dont les motivations et les états d’âme semblent davantage relever de la supposition que de faits documentés. Mais quitte à s’affranchir de la réalité, encore aurait-il fallu que cette liberté narrative permette d’explorer plus profondément les dérives de l’émission et les conséquences humaines de cette course au sensationnalisme.

Au casting : Robert Pattinson (L’Odyssée, The Drama, Mickey 17…) est insaisissable dans le rôle titre, tandis que Skyler Gisondo (Superman, The Resort, Santa Clarita Diet…) et Merritt Wever (Severance, Unbelievable, Marriage Story…) complètent un trio qui aurait dû avoir plus de sens. Autour d’eux, on retrouve Matthew Maher (The Bride!, Captain Marvel…), la chanteuse Phoebe Bridgers, Bookeem Woodbine (Spider-Man: Brand New Day, SOS Fantôme : L’Héritage…), ainsi qu’Anna Faris (Scary Movie, Mom…) et Tony Revolori (Spider-Man: No Way Home, Scream 6…).
Au final, Primetime passe à côté d’un sujet pourtant fascinant, celui d’une télévision prête à transformer la déchéance humaine en spectacle au nom de l’audimat. À force de vouloir raconter trop de choses sans jamais creuser son propos, Lance Oppenheim livre un récit superficiel, répétitif et finalement bien moins dérangeant que ce qu’il voulait être. À tenter.

