[CRITIQUE] The Voices, de Marjane Satrapi

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Pop, coloré et sanglant, The Voices réunit plusieurs ingrédients qui d’ordinaire parviennent à me séduire. Cette fois, le dernier film de Marjane Satrapi, son second degré cynique et sa seconde lecture dramatique m’ont laissé… de marbre. Alors que l’ensemble est prometteur, tous les efforts sont anéantis par des personnages trop poussifs et un chat qui parle un tantinet lourdingue, tandis que les traits d’humour tombe à plat à cause d’une ambiance légèrement anxiogène mais savamment entretenue. Marjane Satrapi a bien du mal à faire cohabiter les deux visages de son film, du coup The Voices fait l’effet d’une overdose crispante de sourires plâtrés et de bonne humeur forcée, hanté par des personnages bien difficiles à apprécier. Malgré de bonnes attentions visibles et un sujet intriguant, The Voices se révèle finalement un peu (trop) éteint et souvent redondant. Vraiment dommage, pour une fois que Ryan Reynolds s’en sort bien !

Le pitch : Jerry vit à Milton, petite ville américaine bien tranquille où il travaille dans une usine de baignoires. Célibataire, il n’est pas solitaire pour autant dans la mesure où il s’entend très bien avec son chat, M. Moustache, et son chien, Bosco. Jerry voit régulièrement sa psy, aussi charmante que compréhensive, à qui il révèle un jour qu’il apprécie de plus en plus Fiona – la délicieuse Anglaise qui travaille à la comptabilité de l’usine. Bref, tout se passe bien dans sa vie plutôt ordinaire – du moins tant qu’il n’oublie pas de prendre ses médicaments…

Après Persepolis (2007), Poulet aux prunes (2011) et le presque inconnu au bataillon La Bande des Jotas (2013), la piquante Marjane Satrapi revient avec un film avec une comédie satirico-horrifique, dans lequel elle explore un personnage psychotique tout aussi dangereux qu’attendrissant.
En cherchant à imager la dualité psychologique de son personnage, The Voices propose un monde coloré, rose et bon-enfant, habité par un héros fragile mais volontaire. Rapidement, tout cet apparat forcé rend l’immersion dans le film difficile tant on finit par attendre le revers de la médaille et enfin découvrir ce qui cloche vraiment chez ce personnage principal. Si le film de Marjane Satrapi ne fait pas durer le suspens très longtemps, la révélation est finalement plutôt décevante. The Voices en fait tout simplement trop et se transforme petit à petit en bonbon acidulé et artificiel, en ne réussissant pas à faire cohabiter les deux mondes abordés : l’un malade mais heureux et l’autre réel et horrible. Si l’univers proposé dans le film trouve son sens en cours de route, tout ce cortège de personnages souriants, guindés et peu naturels devient rapidement crispant et finit rapidement par tourner en rond, au cours d’une histoire qui se répète et qui s’enlise autour d’un secret que l’on devine depuis le début.

Encombré par des personnages trop nombreux et la plupart inutiles (fallait-il autant de victimes ?), le film de Marjane Satrapi mise énormément sur ses animaux qui parlent, histoire de brouiller encore plus les pistes en jouant avec des codes enfantins. Seulement voilà, avoir des animaux qui parlent est une chose, distribuer des rôles entendus au chien (gentil) et au chat (méchant) est déjà bien trop facile, mais si on retire le potentiel comique de ces « personnages » en leur collant une voix complètement hors sujet : c’est la cata. Si Seth MacFarlane avait réussi à faire dire les pires horreurs à un ours en peluche dans Ted, le chat de Marjane Satrapi se contente d’ânonner avec un ton blasé et un accent écossais déstabilisant, des répliques crues qui, mieux interprétées, auraient largement pu faire mouche. Au final, non seulement ces animaux peu communs ne font pas longtemps illusion, mais le résultat est loin d’être aussi hilarant que prévu car on finit par attendre le moment où Mr Moustache va enfin sortir une vanne drôle (en vain).
Humains, réels ou non, les différents personnages décalés de The Voices sont rattrapés par leurs propres caricatures tant le film se prend bien trop au sérieux, en tentant de garder un ton solennel qui finit par coincer le film dans une ambiance atone et plate. En essayant Marjane Satrapi le dit d’ailleurs elle-même qu’elle a cédé aux sirènes des stéréotypes : il lui fallait une belle plante, une femme moyenne et une femme qu’on ne remarquerait pas tout de suite (hummpffff…).

Certes, l’idée de découvrir le monde The Voices à travers les yeux de Jerry était intéressant, mais le film ne parvient pas à inscrire son pendant horrifique dans une réalité plus sombre qu’il évince dès que possible. En refusant d’explorer la réalité, le film piège son public dans une bulle superficielle, où la surenchère et la bonhommie finissent par occulter le véritable intérêt du film. Si le film peut amuser (je n’en doute pas), les rares moments où la gravité de la pathologie du héros est abordée arrivent comme un cheveu sur la soupe, comme s’il s’agissait de scènes rapiécées à la hâte pour justifier le film, au lieu de l’étoffer. Or, sans cette opposition visible à l’écran, le principe de la comédie noire ne fonctionne pas et The Voices se retrouve coincé dans la comédie bancale, fleurant bon la série B, malgré les hectolitres de ketchup et les tupperwares peu ragoûtants qui s’entassent sur l’écran. Marjane Satrapi ne parvient pas à condenser ses idées et veut raconter trop de choses à la fois, entre les troubles psychologiques de son personnage, l’origine même de ses troubles et une vision espiègle et satyrique d’un quotidien qui aurait probablement plus d’attrait si on était tous un peu fous. Malheureusement, si l’ambition est palpable, le résultat à l’écran frôle trop souvent la comédie potache (did you fuck the bitch?) qui tente vainement de s’extirper d’une léthargie communicative.

C’est d’autant plus dommage car j’ai eu l’occasion d’écouter Marjane Satrapi lors d’un Q&A après la projection : c’est une femme cultivée, vive et intelligente, qui n’a pas la langue dans sa poche. Pourtant, ses qualités ne transparaissent pas dans son film, bien loin de l’impertinence délicieuse de Persepolis. La réalisatrice l’avoue elle-même : elle a tendance à trop peaufiner les détails et c’est probablement le seul trait de sa personnalité qu’on retrouve dans le film : The Voices réunit tous les ingrédients de la comédie horrifique, entre les personnages décalés, l’humour noir et les scènes nonchalamment sanglantes. Finalement, à force de viser la perfection, Marjane Satrapi a oublié l’essentiel : l’émotion. L’histoire de son personnage principal, Jerry, a beau être forte, il est difficile de s’y attacher, du coup… bah on s’en fiche de ce qui lui arrive. Dommage.

Au casting, Ryan Reynolds (Albert à l’Ouest, RIPD : Brigade Fantôme…) reprend du service et étonne agréablement dans un rôle à contre-emploi (qui permettra à ses éternels défenseurs de pouvoir enfin citer un autre film que Buried quand le talent de l’acteur est remis en cause…). Anna Kendrick (In The Air, Hit Girls…) joue les Shailene Woodley de 2015 en hantant les écrans de cinéma juste après Into The Woods (et avant Cake et Hit Girls 2), et prouve qu’elle sait aussi jouer sans pousser la chansonnette toutes les cinq minutes (bon, ok, elle chantonne un peu dans le film). À l’affiche également, Gemma Aterton (Gemma Bovery, Hansel et Gretel…) continue de profiter de son physique pour exister au cinéma, sans pour autant être géniale, tandis qu’Ella Smith passe à la trappe au profit d’une Jacki Weaver (Magic In The Moonlight, Stoker…) amusante.

En conclusion, The Voices se débat avec un chat à la langue bien pendue et un héros gentil à tendance psychopathe, dans une comédie superficielle et décevante à la légèreté forcée qui oublie trop souvent d’accentuer le coté sombre de son intrigue. Résultat, malgré ses efforts (et un excès de précision), l’humour noir de Marjane Satrapi touche le fond. À éviter.

Don't worry, I'm a doctor... #justkidding

Beeeeewwwwwwwwwwwwwwbs

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