[CRITIQUE] Les Frères Sisters, de Jacques Audiard

Le cinéma de Jacques Audiard mêle souvent la violence la plus brute avec des portraits d’une humanité à la fois poignante mais aussi singulière par sa normalité. À travers un western éprouvant, porté par un fratrie de tueurs à gages et une Amérique en pleine ruée vers l’or, Les Frères Sisters impose un récit aussi implacable que magnétique, aussi poussiéreux que lumineux. Dans ce casting étoilé, John C. Reilly se démarque dans ce film de bonhommes, entre introspection et mouvement à suivre pour survivre, tandis que la mise en scène de Jacques Audiard souligne une épopée picturale et audacieuse. Un western classique et brutal, mais surtout un drame profond, étonnant mais aussi très lourd.

Le pitch : Charlie et Elie Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d’innocents… Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. C’est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Elie, lui, ne rêve que d’une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l’Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit. Un chemin vers leur humanité ?

Evidemment, Jacques Audiard est un réalisateur à suivre, à connaître, ne serait-ce pour donner une chance au cinéma français (pour ceux qui rechignent). Si son premier film Regarde Les Hommes Tomber (1994) lui a valu une première sélection au Festival de Cannes puis 3 César l’année suivante, c’est surtout avec Sur Mes Lèvres (2001) que j’ai découvert ce cinéaste. Depuis : De Battre Mon Cœur S’est Arrêté, Un Prophète, De Rouille et d’Os et le plus récent Dheepan, Jacques Audiard enchaîne les œuvres marquantes, baignant souvent dans des univers communs ou, à l’opposé, déjà sombres, mais toujours rongés par une violence viscérale qui touche ses personnages volontairement ou non. Une entrée en matière qui cache le plus souvent des portraits détonants de survivants, de battants, de personnages lambda qui s’accrochent et qui mutent pour s’adapter finalement. D’un film à l’autre, Audiard se réinvente et explore surtout ses effets de mises en scènes. Avec Les Frères Sisters, c’est l’occasion de voir littéralement plus grand et plus large, comme en témoignent ses nombreux plans ouverts et une photographie exceptionnelle.

À l’origine, il y a un roman écrit par Patrick deWitt et publié en 2011, adapté par Jacques Audiard et Thomas Bidegain (co-scénariste du réalisateur depuis Un Prophète). Pour un premier film franco-américain, le réalisateur s’entoure bien avec deux valeurs très sûres, Jake Gyllenhaal et Joaquin Phoenix, une étoile montante avec Riz Ahmed et le talentueux – mais discret – John C. Reilly. Autant dire que l’univers du western sied bien au cinéma de Jacques Audiard : ces bonhommes qui roulent des mécaniques, l’ambiance caniculaire qui jouent sur le tempérament déjà bien enflammé des uns et des autres et une nature aussi impitoyable et sauvage que ses visiteurs… il n’en fallait pas plus pour donner aux Frères Sisters l’allure nécessaire pour installer une tension palpable.
L’histoire de tueurs à gages pendant la ruée vers l’or, on la connait ou on la devine. Ici, même si le film semble poser un décor familier, c’est dans son traitement de fond qu’il devient intéressant alors qu’on observe et découvre ces deux frères à la loupe tandis qu’un autre duo voit le jour. Les Frères Sisters observe le parallèle de ses tandems, l’un qui ne se comprend plus et l’autre qui fait équipe. Au détour de routes convergentes, le film dessine des hommes à l’image d’une époque en pleine mutation, entre la quête de l’or, les jeux de pouvoirs et de domination. Jacques Audiard conserve une approche féroce, brutale et sans détour, égrenant les espoirs et les rêves de chacun vers une conclusion étonnante, tandis que la dernière mission devient la plus dangereuse et va tester les limites de ses personnages pour mieux en extraire l’essentiel.

Dans la lignée du récent Hostiles de Scott Cooper, Les Frères Sisters est bien plus qu’un simple western. Si le film d’Audiard est bien moins plombant, l’ensemble reste lucide et parvient habilement à naviguer entre les accents goguenards de la trame et l’ambiance tendue qui vrillent tout le film. Accompagné par la musique signée Alexandre Desplat (oscarisé notamment pour La Forme de L’eau) et magnifié par une photographie audacieuse qui regorge de plans superbes sur une (fausse) Amérique sauvage (le film a été tourné en Europe), Les Frères Sisters a tout du film ambitieux et juste ce qu’il faut de pompeux, pour rester en mémoire – et se tailler une place dans la course aux Oscars (?).
Et pourtant, ce ne sera pas un coup de cœur pour moi. Manque de touche féminine, peut-être ? En réalité, c’est probablement le manque d’émotion, qui arrive bien trop tard, tant le film est compoté dans sa dramaturgie viscérale et ses hommes trop fiers. Les Frères Sisters ne manque pas de recul, il propose une touche de lumière qui sauve in extremis le film de la déprime assurée.

Au casting : John C. Reilly (Kong: Skull Island, Tale of Tales, Tous en Scène…) sort du lot, grâce à son naturel débonnaire et un personnage attachant qui contraste avec le sérieux de ses camarades de jeu. Joaquin Phoenix (Don’t Worry, Marie Madeleine, A Beautiful Day…) et Jake Gyllenhaal (Stronger, Life: Origine Inconnue, Nocturnal Animals…) sont comme toujours impeccables sans être renversants non plus, tandis que Riz Ahmed (The Night Of, Night Call (c’est marrant de le voir de nouveau aux cotés de Jake Gyllenhaal d’ailleurs)…) apporte pas mal de fraîcheur. Autour de ce quatuor de choc, Rutger Hauer (Valérian et la Cité des mille planètes…) et Carole Kane (Unbreakable Kimmy Schmidt…) hantent les seconds rôles, tandis que Niels Arestrup (Au Revoir Là-Haut..) fait une apparition.

En conclusion, Jacques Audiard signe son premier western qu’il ancre dans un drame éprouvant et brutal. Les Frères Sisters est un nouveau récit de survie, d’adaptation par la force, animé par un casting impressionnant et une mise en scène superbe. À voir !

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