[CRITIQUE] Les Veuves, de Steve McQueen

Puissant. Noir. Violent. Steve McQueen frappe fort avec un nouveau film à la tension fulgurante, Les Veuves, mettant en scènes des femmes prêtes à tout pour sauver leurs peaux. Au détour de cette adaptation, le film dresse un portrait percutant de personnages marqués par la dureté fracassante d’une société crapuleuse, entre politique corrompue et luttes sociales. À mi-chemin entre le thriller polarisé et le film de braquage, Steve McQueen signe un film haletant, inattendu et même un chouilla frustrant dans son refus de boucler la boucle sur ces Veuves sidérantes.

Le pitch : Chicago, de nos jours. Quatre femmes qui ne se connaissent pas. Leurs maris viennent de mourir lors d’un braquage qui a mal tourné, les laissant avec une lourde dette à rembourser. Elles n’ont rien en commun mais décident d’unir leurs forces pour terminer ce que leurs époux avaient commencé. Et prendre leur propre destin en main…

Trois films au compteur, c’est peu et pourtant j’attendais le nouveau film de Steve McQueen avec impatience. Il faut dire que le réalisateur britannique manie les sujets bruts avec une habilité et une profondeur toujours saisissantes, que ce soit à travers la révolte d’un prisonnier irlandais dans Hunger (2008), l’addiction sexuelle d’un homme avec Shame (2011) ou encore une biographie dramatique dans l’Amérique esclavagiste avec 12 Years A Slave. Le cinéma de Steve McQueen est une expérience viscérale qui ausculte les sombres penchants de l’humanité, que ce soit son héros ou un antagoniste, mêlant violence, frustration et une colère sourde qui donne envie d’exploser. Ajoutons à cela le fait que ces trois films ont Michael Fassbender à l’affiche, et ce n’est que du bonheur 😀

Avec Les Veuves, Steve McQueen choisit d’adapter une série télévisée inédite en France et qui pourtant lui tenait à cœur tant le sujet lui semblait accessible et percutant, avec cette trame incisive sur la lutte sociale et ces portraits de femmes qui refusent le rôle de victime auquel on voudrait les cantonner. En lieu et place d’une introduction, Steve McQueen nous fait débouler dans une histoire déjà entamée, constituant au passage les bribes d’intrigue nécessaire pour placer le contexte. Puis le rythme se pose et ainsi commence la (dé)composition en profondeur. Une ville divisée par ses castes malgré une proximité flagrante, des jeux de pouvoirs où les politiciens et les malfrats ne font qu’un et au milieux, un trio puis quatuor de femmes qui passent du statut de dommage collatéral à celui de braqueuses aux abois… Les Veuves réunit les ingrédients idéaux pour un thriller nerveux et palpitant.

Si l’ensemble polarisé et noir revisite le film de braquage avec un accent dramatique puissant et une propension à la violence haletante, c’est surtout la patte de Steve McQueen qui crée la différence. À la manière d’un Michael Mann, Les Veuves tisse ses personnages à un décor âpre à tel point que l’ambiance de Chicago semble déteindre sur eux, alors que les espoirs d’une fin heureuse se réduisent à vue d’oeil au fur et à mesure que le film avance. D’un quartier à l’autre, d’un camp à un autre, le film distille une menace silencieuse à travers un homme de main terriblement efficace, tandis que chaque personnage bascule peu-à-peu vers une part d’obscurité qui les dévore et semblait les guetter depuis le début.

Ce que j’ai aimé, c’est l’intensité du film et surtout ces personnages féminins qui prennent les choses en main coûte que coûte. Je ne pense pas que Steve McQueen ait vraiment voulu faire un film féministe, mais en plus de tomber à pique, il vise aussi juste à travers ces portraits certes un poil caricaturaux au début mais qui s’émancipent dans l’adversité – même à travers la manipulation la plus redoutable. Les Veuves ne cherche pas la bonne morale, ni l’approbation du public, et se contente d’offrir un récit de survie et d’une forme de justice ou de réparation pour ces femmes bafouées. Le film porte un regard souvent observateur, en seconde lecture, sur la transformation presque fondamentale de ses personnages, ce qui les rend aussi accessibles que convaincants
Évidement, l’autre point fort du film, c’est évidemment la réalisation. Steve McQueen retrouve ses jeux d’ombre et de miroir, mais c’est surtout dans son rythme et ses prises de vues lentes mais affirmées que Les Veuves se démarque, notamment au cours d’un plan séquence à l’extérieur d’une voiture qui s’avère être un des moments charnières du film alors que certains masques tombent. Toujours porté par une fébrilité et une intensité remarquables, je n’ai pas vu les deux heures du film passées, tant j’étais accroché par son traitement sûr et efficace.
En effet, Steve McQueen a co-écrit le film avec Gillian Flynn, aujourd’hui bien connu pour son best-seller Les Apparences aka le film Gone Girl de David Fincher (auteure également de Dark Places et Sharp Objects). Forcément, certains rebondissements vont paraître familier, mais cela n’enlève rien à une intrigue surprenante qui évolue de menaces en révélations efficaces. Entre jeux de pouvoirs et faux semblants, Les Veuves dépiaute chaque recoins sombres de ses protagonistes, révélant leurs états de conscience face à une situation qui dérape.

Seul bémol au final : si on entre dans le film comme on montre dans un train en marche, on en ressort de la même façon. Par conséquent, la conclusion de Les Veuves m’a un peu laissée sur ma fin car j’aurai aimé voir plus de finalité pour les personnages, notamment sur la façon dont cette lancinante plongée dans les entrailles de Chicago a (forcément) changé leur quotidien et appréhension du monde qui les entoure. Le thriller rattrape le film de braquage pour composer un ensemble ardent, noir et costaud, nous privant à la dernière minute d’une véritable bouffée d’air frais après cette virée en enfer. Du coup, malgré ses qualités, ce film parait plutôt impersonnel pour Steve McQueen qui nous avait habitué à des histoires qui sondaient les démons intérieurs de ses personnages, et non ses vices extérieurs. Néanmoins, en s’inscrivant au cœur d’une ville aussi plurielle que Chicago, Les Veuves cristallise à merveille des disparités et des luttes sociales toujours présentes aujourd’hui, pour mieux servir au profit d’hommes de pouvoir.

Au casting, que du beau monde, mais pas de Michael Fassbender cette fois ! Viola Davis (How To Get Away With Murder, Fences, Suicide Squad…) règne sur un quatuor solide malgré son coté improbable : j’ai redécouvert Elizabeth Debicki (The Cloverfield Paradox, Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2, Agents très Spéciaux…) dans un rôle plus étoffé, Michelle Rodriguez (Fast and Furious 8, Machete Kills…) a dû être courtisée plusieurs fois (!) pour accepter ce rôle, pourtant cela fait du bien de la voir dans un autre registre, tandis que Cynthia Erivo (Sale Temps à l’Hôtel El Royale…) prend le train en marche et ré-équilibre le groupe avec force. Autour d’elles rôdent des hommes qui ne leur veulent pas que du bien dont un Daniel Kaluuya (Black Panther, Get Out…) impressionnant en homme de main flippant, alors que Colin Farrell (Les Proies, Les Animaux Fantastiques…) et Brian Tyree Henry (Hotel Artemis…) se font face. Liam Neeson (Silence, Quelques Minutes Après Minuit…) est également de la partie, aux cotés de Carrie Coon (Avengers – Infinity War, Pentagon Papers…) et du grand Robert Duvall (Le Juge...) toujours en forme. Molly Kunz (Doubt…) crée la surprise et je mentionnerai tout de même Jon Bernthal (Wind River…) juste pour le plaisir.

En conclusion, Steve McQueen change de registre pour porter sur grand écran un projet qui le passionnait depuis longtemps. Les Veuves est probablement son film le plus impersonnel aujourd’hui mais reste un tableau saisissant, fébrile et viscéral oscillant entre le drame violent et le film de braquage haletant. Dans un monde où les femmes refusent d’être des victimes silencieuses, Les Veuves arrive à point nommé et offre un moment de cinéma explosif. À voir.

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