[CRITIQUE] Revenge, de Coralie Fargeat

Le pitch : Trois riches chefs d’entreprise quarantenaires, mariés et bons pères de famille se retrouvent pour leur partie de chasse annuelle dans une zone désertique de canyons. Un moyen pour eux d’évacuer leur stress et d’affirmer leur virilité armes à la main. Mais cette fois, l’un d’eux est venu avec sa jeune maîtresse, une lolita ultra sexy qui attise rapidement la convoitise des deux autres… Les choses dérapent… Dans l’enfer du désert, la jeune femme laissée pour morte reprend vie… Et la partie de chasse se transforme en une impitoyable chasse à l’homme…

L’une des bonnes choses probablement issues du succès du film hyper surestimé Grave de Julia Ducournau, c’est qu’il a, semble-t-il, ouvert une brèche pour un renouveau du cinéma de genre dans le paysage ciné français. Quelques années trop tôt, il est possible que Revenge n’aurait jamais dépassé le stade des festivals de films indépendants (Sundance, PIFFF, TIFF…), au grand dam de ceux qui – comme moi – ne se réveillent jamais à temps pour les suivre. Heureusement, le film est sorti en salles et ç’aurait été dommage qu’un petit bijou à l’état brut comme Revenge passe inaperçu !

Après un court-métrage en 2013, Coralie Fargeat se lance dans un premier long et s’attaque à un genre plutôt controversé : le « rape and revenge ». Le principe est simple, un chouilla pervers mais prometteur d’hémoglobine et de vengeance un brin sadique. Si d’un coté le fait d’attendre que le clou du spectacle d’un film soit une agression sexuelle dérange, l’idée est surtout de mettre en avant une deuxième partie plus inattendue, tandis que la victime se transforme en bourreau. Être une femme et oser ce genre de film est plutôt couillu, d’autant plus que Revenge est porté par une héroïne qui oscille entre la Lolita sexy, scrutée à la loupe par une caméra flatteuse, et une sorte de créature lookée à la Raquel Welch dans Un Million d’Années avant JC, de Don Chaffey (1966) croisée avec une Lara Croft remontée à bloc. Contrairement au fameux (et excellent) I Spit On Your Grave qui dépeignait une femme discrète, Coralie Fargeat empoigne les clichés pour les détourner à son avantage.
En effet, si la jeune femme se déhanche en petite tenue, la réalisatrice garde son focus sur la réaction des hommes, qui n’en perdent pas une miette. Les plans sexy renforcent l’objectification de la jeune femme du point de vue masculin, quitte à nourrir les pires arguments machistes. Le procédé peut-être discutable mais s’avère efficace, car on s’attache rapidement à cette jeune femme, et Coralie Fargeat limite le voyeurisme au bon moment, évitant de s’étaler sur le point sordide du film, tout en conservant le symbolisme radical du viol et la destruction physique et psychologique de la jeune femme. Si le crime fait office de twist, le film ne s’arrête pas là et observe une réaction en chaîne agressive et inexorable, causée par des hommes sans limite.

Dès la deuxième partie, Revenge déploie plusieurs codes qui vont étoffer l’intrigue. Entre chasse-à-l’homme, survival et revanche, le film joue avec les genres et prend beaucoup de risques. Le première piège auquel le film n’échappe pas, c’est son manque de crédibilité : en toute logique (et sans trop en dévoiler) la survie de l’héroïne pose problème. Hémorragie, déshydratation, septicémie… ces mots n’ont pas cessé de tourner en boucle dans ma tête au fur et à mesure que Coralie Fargeat transforme sa naïade en guerrière, quitte à recourir à des ficelles bien trop énormes qu’elle n’hésite pas à mettre en scène de façon assumée mais qui piquent quand même les yeux (la cautérisation d’une blessure ouverte à la McGiver, le phénix, la brassière sortie de nulle part…).
Pourtant, malgré l’accumulation de moyens bien commodes pour faire avancer son film, il faut reconnaître le cachet brut et singulier de l’ensemble. Là où d’autres films du même genre vont redoubler d’imagination pour trouver les pires vengeances possibles dans la veine d’un « torture porn » (un genre similaire mais bien plus vicieux), Revenge opte pour la traque à découvert, aux allures de western décalé. Rien d’exceptionnel à priori, sauf que Coralie Fargeat soigne son style avec une mise en scène décomplexée, audacieuse et surtout hyper violente. J’ai adoré la réalisation très graphique, qui nous n’hésite pas à faire jaillir l’hémoglobine et de la poussière, tout en gardant au coin de l’œil une touche pop et acidulée surprenante qui va détonner avec l’ambiance macabre (la boucle d’oreille rose en forme d’étoile). Revenge baigne dans une lumière chaude, de l’aridité du désert jusqu’au bain de sang final, toute l’imagerie respire la hargne, le surréalisme d’un univers bouleversé et la souffrance de l’héroïne qu’on contemple malgré tout comme une apparition toute droit venue d’un futur steampunk, tandis que le film fait un pied-de-nez bien jouissif au cinéma d’horreur des années 70, aussi bien en terme de rappel des décors et d’ambiance, à travers une traque sans répit (La Colline A Des Yeux et La Dernière Maison sur la Gauche de Wes Craven), qu’au niveau de l’inversion des rôles clichés (Massacre à la Tronçonneuse, de Tobe Hooper) !

Que d’inspiration pour un premier film ! Et c’est peut-être là le problème qui m’empêche de totalement craquer pour Revenge. Le mélange de styles, les nombreuses références et les écueils narratifs se bousculent dans cet objet fascinant à l’état brut mais qui aurait mérité d’être un peu plus poli et maîtrisé.
Est-ce que Revenge est un film féministe ? Je ne sais pas. Toujours est-il que le ton est radical et sans détour, rappelant que la sensualité affirmée d’une femme n’en fait pas un objet à la merci des hommes. À ceux qui penseraient que l’héroïne aurait dû faire attention, Coralie Fargeat revendique le droit à la féminité sous toutes ses formes et pointe d’un doigt féroce des hommes abusifs et violents, qu’elle punit avec un contentement à peine voilé, sauvage et communicatif.

Au casting, on retrouve Matilda Lutz, découverte dans le joli Summertime (mais qu’on va oublier dans Rings), l’actrice est excellente car elle ne se détache jamais de son personnage même en pataugeant dans l’hémoglobine. Elle domine totalement le casting masculin, crédibles en parfaits monstres machos : Kevin Janssens (Tueurs…), Vincent Colombe (Rosalie Blum…) et Guillaume Bouchède (Demain Tout Commence…).

En conclusion, malgré ses défauts coté scénario et crédibilité, Revenge se révèle sacrément audacieux et violent à souhait. La réalisation hyper inspirée de Coralie Fargeant manque peut-être de personnalité, mais offre un premier film électrique et sanglant où la tension mordante et le visuel réjouissant surpassent le désir de vengeance de l’héroïne. Quoiqu’il en soit, il nous faut plus de films et de réalisateurs/réalisatrices de cette trempe qui osent être aussi frontal et assumé. À voir, pour un public averti.

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