[CRITIQUE] Gemini Man, d’Ang Lee

7 ans après la formidable Odyssée de Pi, Ang Lee livre un film ambitieux en utilisant le format 120 FPS (120 images par seconde) pour sublimer l’image et rendre la 3D plus fluide. Avec Gemini Man, le réalisateur taïwanais joue avec la technologie mais livre une œuvre en demi-teinte, bien en deçà des récits auxquels il nous avait habitué. Entre manque de rythme et une intrigue prévisible, Gemini Man ne parvient pas à donner le change malgré des effets de rajeunissements bluffants et une réflexion sur l’humanité balbutiante mais intéressante. Petite déception.

Le pitch : Henry Brogan, un tueur professionnel, est soudainement pris pour cible et poursuivi par un mystérieux et jeune agent qui peut prédire chacun de ses mouvements.

Ang Lee se fait de plus en plus rare sur grand écran et la sortie discrète de son dernier film en 2016, Un jour dans la vie de Billy Lynn, n’a pas aidé. De Salé Sucré à L’Odyssée de Pi, en passant par Tigre et Dragon, le fabuleux Secret de Brokeback Mountain ou encore Lust, Caution, ce réalisateur a fait peu de sorties de route et les rares fois où ça a été le cas, c’est lorsque le réalisateur sortait de son registre habituel (remember Hulk). Pour moi, Ang Lee fait partie de ces cinéastes conteurs qui, au-delà de réaliser un film, raconte une histoire complète marquée par les émotions fortes et un visuel souvent époustouflant que ce soit grâce à des décors montagneux ou à des costumes traditionnels. L’émotion est au centre de son cinéma, selon moi, et c’est pour cela que des films comme Hulk ou le tout dernier Gemini Man n’ont pas réussi à être à la hauteur.

Gemini Man suit le chemin d’un tueur à gages qui décide de déposer les armes. Malheureusement, son dernier job n’était pas si simple que prévu et le héros devient la cible d’un ennemi particulier, son clone, au milieu d’une vaste machination. Dès les premières minutes, le film détonne avec son rythme posé qui contraste avec l’action qui se déroule. Gemini Man s’annonce dans l’introspection en prenant le temps d’installer son personnage central et ses interactions avec les autres… Peut-être un peu trop, d’ailleurs, car malgré les pointes de science-fiction qui boostent l’intrigue, le film reste plus un thriller d’espionnage basique qui pourraient facilement s’inscrire sur les traces d’une saga Jason Bourne ou encore Jack Ryan, la testostérone musclée (et l’effet de surprise) en moins, à défaut d’être réellement catégorisé dans la science-fiction.

Et c’est là que le film déçoit quelque peu. Le fait d’ajouter le clonage à l’histoire rendait Gemini Man plus attrayant, rappelant presque un certain Looper avec l’idée du face-à-face entre deux versions d’un même personnage. Sauf qu’une fois que le concept est rapidement dévoilée, le film suit un storytelling très classique et n’évoque l’idée-maîtresse de son histoire qu’en fin de parcours. Gemini Man tente de creuser l’humanité de ses personnages, entre l’originale et la copie conforme, théorisant sur l’inné et l’acquis. Cependant, Ang Lee se retrouve rapidement coincé avec ses habitudes de récit qui se retrouvent confrontés aux besoins d’actions dynamiques que requiert ce genre de film, ce qui rend l’ensemble bancal et parfois mollasson là où l’intrigue demandait de l’excitation et, inversement, perd l’intensité voulue quand l’histoire cherche l’émotion. En vérité, le défi technique reposant sur Gemini Man contribue à ampouler le film et son résultat final.

En effet, si la 3D demande déjà une luminosité importante, filmer en 120 FPS accentue ce besoin. Le positif : la photographie est incroyable, nette et fluide, la 3D a rarement été aussi agréable dans un film ayant des scènes d’actions. Le bémol : le visuel est si propre qu’il en devient lisse, ce qui accentue les effets numériques et le coté factice de certaines scènes et parfois même les décors de studios. Globalement, le rajeunissement de Will Smith est bluffant – de près – mais sur les plans plus larges, il faudra être indulgent. De même, pour profiter au maximum de son projet, Ang Lee tente d’innover et de jouer avec des effets de style dynamiques – notamment avec la scène de course-poursuites en moto. Seulement, entre la cinématique de jeux vidéos et les changements de POV, Gemini Man devient rapidement instable et perd son focus à de nombreuses reprises.

Au casting : après s’être imaginé Dieu le père guidant son fils dans une Terre hostile (After Earth), Will Smith (Aladdin, Bright, Suicide Squad…) devient l’homme ultime et, comme souvent, incarne la colonne vertébrale du film en se dédoublant. Si sa version d’origine repose sur son jeu habituel, j’ai aimé sa prestation dans la version clonée, plus jeune et plus complexe – même si cela se traduit souvent par des yeux mouilles et une mâchoire fébrile. Autour de lui gravitent Mary-Elizabeth Winstead (Fargo, 10 Cloverfield Lane…) et Benedict Wong (Deadly Class, Avengers : Endgame…), plus ou moins utiles, tandis que Clive Owen (Anon, Valérian et la Cité des Mille Planètes…) joue les antagonistes interchangeables.

En conclusion, Ang Lee livre un film techniquement ambitieux et utilise à merveille son format novateur. Malheureusement, ce fameux format dessert Gemini Man notamment à cause d’un visuel net mais qui parait superficiel, tandis que, il faut l’admettre, le réalisateur prouve à nouveau que les films d’action standard ne sont pas son fort. Résultat, Gemini Man s’avère plutôt laborieux et impersonnel, bien loin des trésors qu’Ang Lee a pu semer dans sa filmographie auparavant. À tenter.

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