[CRITIQUE] Jojo Rabbit, de Taika Waititi

Jeu de satire mignon et savoureux, Jojo Rabbit est porté par une douce irrévérence tragi-comique qui anime un récit chargé par une mémoire historique bien réelle. Taika Waititi revisite la jeunesse nazie à travers une fable haute en couleurs, suivant les déboires d’un jeune garçon à l’aube de ses premiers émois. Si le film fait sourire autant qu’il bouleverse, j’attendais néanmoins un objet bien plus piquant et anti-conformiste. Jojo Rabbit se planque un dans un enrobage un poil trop sage, comme si Taika Waititi avait muselé son film pour en faire une œuvre passe-partout, comme un petit bonbon tendre appréciable unanimement. Ceci étant dit, le casting et surtout Roman Griffin Davis, est absolument génial.

Le pitch : Jojo est un petit allemand solitaire. Sa vision du monde est mise à l’épreuve quand il découvre que sa mère cache une jeune fille juive dans leur grenier. Avec la seule aide de son ami aussi grotesque qu’imaginaire, Adolf Hitler, Jojo va devoir faire face à son nationalisme aveugle.

Depuis sa présentation au Festival International du Film de Toronto en 2019 (et la récompense du Prix du public au passage), doublement récompensé aux Golden Globes et nommés aux Oscars 2020, Jojo Rabbit affole les critiques de tous poils. Un succès surprise, pour un film qui se moque de l’Allemagne nazie proposant une version débridée de Hitler en ami imaginaire, qui semblait, sur le papier, destiné à n’attirer que les curieux qui avaient découvert Vampires en Toute Intimité (What We Do In The Shadows) bien avant que le réalisateur ne soit choisi pour réaliser le troisième volet de Thor. Car avant d’être le papa du film qui rendu ses armes au fils d’Odin version MCU grâce à Thor – Ragnarok (et d’être courtisé par Lucas Film pour éventuellement réaliser un nouveau film Star Wars), Taika Waititi a fait ses gammes dans la comédie indépendante néo-zélandaise, comptant déjà un Oscar du Meilleur court-métrage pour Two Cars, One Night (2005) qui lui a permis de se faire réellement remarquer avec son deuxième film Boy, avant de traverser les frontières avec le désopilant Vampires en Toute Intimité. À la manière de l’humour so british, le ton néo-zélandais s’amuse à revisiter les genres formatés pour leurs donner un nouveau souffle, qu’il s’agisse de vampires en costumes à l’attitude désabusée et marginale ou d’un super-héros revampé et débarrassé du registre trop plat dans lequel il était cantonné. Connu pour penser différemment, les projets de Taika Waititi affolent tant le réalisateur (scénariste, producteur…) semble s’amuser à fracasser les codes convenus avec panache.

Oui mais voilà… je fais partie de ceux qui ont certes aimé Thor – Ragnarok mais qui se seraient agréablement contentés de moitié moins d’humour. Devant le succès critique suscité par Jojo Rabbit et le sujet du film en lui-même, j’espérais donc retrouver sa touche de folie insolente qui permettrait d’alléger un postulat tout de même très sensible (l’antisémitisme assumé).
À l’arrivée, on y est… presque. Jojo Rabbit titille les limites de la bienséance à travers l’histoire de Jojo, un jeune garçon allemand fier produit de l’Allemagne nazie alors qu’il s’apprête à passer un séjour formateur auprès d’autres apprentis nazis de son âge. Jusque là, rien de fou-fou, si ce n’est que l’ami imaginaire de Jojo n’est autre qu’Adolf Hitler en personne, enfin, une projection enfantine d’Adolf Hitler. Évoluant un cadre aussi excentrique et presque enfantin qui semble avoir fusionné avec l’imaginaire d’un Wes Anderson, le film ose plaisanter avec les dommages collatéraux de la Seconde Guerre Mondiale, allant du simple esprit machiste à la propagande purement haineuse, tisser à travers ce que l’on sait de l’époque et des méthodes d’endoctrinements ubuesques, tout en faisant d’énormes appels du pied à un climat sociétal beaucoup trop actuel. Jojo Rabbit ne manque pas d’humour et surtout d’esprit, à travers des échanges savoureux et un second degré libérateur qui permet d’alléger des moments lourds. Derrière l’humour, le film est soutenu par la part de vérité que l’on imagine au sujet de l’endoctrinement des jeunes à l’époque et toutes les aberrations qu’on pouvait bien raconter sur le peuple juif, à travers une écriture qui parvient à éviter la haine pour rester cohérent avec la naïveté désarmante mais pleine d’aplomb du jeune Jojo. En effet, l’image lumineuse contraste avec la gravité des propos, et pourtant les aventures de Jojo, même après son accident et la découverte d’une survivante juive dans son grenier, ont un caractère follement attendrissant.

Et pour cause, difficile de résister à ce personnage incroyablement attachant qui ne doit son nationalisme buté qu’au travail acharné d’une nation hitlérienne qui prône la supériorité de la « race aryenne ». Taika Waititi propose un tableau déformé du monde vu à la hauteur d’un petit bout d’homme dont les convictions vont bientôt être ébranlées par les secrets de sa mère. Entre son amour démesuré pour sa patrie et celui, plus sain, qu’il éprouve pour elle, Jojo Rabbit observe l’humanité se frayer un chemin à travers la xénophobie, permettant à ses personnages d’aller au-delà des préjugés et d’ouvrir le regard de son héros sur le monde qui l’entoure : un monde plus grand, plus inquiétant et complexe que ce qu’on avait bien voulu lui faire croire. Du coup, derrière les accents satiriques et irrévérencieux, le film de Taiki Waititi est surtout pétri d’une tendresse bouleversante qui filtre à travers les interaction entre l’innocence, même viciée, de Jojo avec sa mère, féroce et consciente, puis sa nouvelle amie, courageuse mais prisonnière. Ce sont ses émotions que le film va suivre à de nombreuses reprises, alors que l’histoire s’émancipe du conte lumineux pour se rapprocher de la réalité plus tragique d’un régime qui aura laissé une marque noire dans l’histoire du monde.

C’est peut-être ce qui désarçonne quand on découvre Jojo Rabbit, surtout lorsqu’on s’attend à une comédie noire et corrosive autour de la propagande et l’endoctrinement. Bien plus dominé par ses émotions, le film s’avère bien moins piquant que prévu et dorloté dans un conformisme assez sage où les moments d’impulsivité se font rares. Là où Quentin Tarantino s’était autorisé, avec Inglourious Basterds, a aller bien plus loin dans l’insolence et le sardonique – tout en faisant l’effort de caster des acteurs majoritairement européens, au passage *wink wink* – Taika Waititi semble se limiter pour livrer un objet abouti, oui, mais finalement passe-partout pour s’assurer de ne pas froisser les bien-pensants.

Au casting, que du bonheur : Roman Griffin Davis fait ses premiers pas sur grand écran et livre une performance aussi attendrissante qu’exceptionnellement juste, entouré par une Scarlett Johansson (Avengers – Endgame, Marriage Story…), nommée à l’Oscar d’ailleurs, superbe et une Thomasin McKensie (Leave No Trace, Le Roi…) touchante. Autour d’eux, Sam Rockwell (Vice, Three Billboards : Les Panneaux de la Vengeance…), Stephen Merchant (Good Boys, Logan…) et Alfie Allen (Game of Thrones, The Predator…) animent un entourage fantaisiste aux sous-textes amusants, tandis que Taika Waititi (The Mandalorian, What We Do In The Shadows…) a la lourde tâche d’incarner Adolf Hitler via l’imaginaire d’un petit garçon solitaire.

En conclusion, loin d’être la comédie corrosive et déjantée que j’espérais, Jojo Rabbit se présente néanmoins comme un récit conquérant, souvent drôle et surtout pétris d’une émotion salutaire qui rattrape en plein vol. À voir.

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