[CRITIQUE] Titane, de Julia Ducournau

Le pitch : Après une série de crimes inexpliqués, un père retrouve son fils disparu depuis 10 ans. Titane : Métal hautement résistant à la chaleur et à la corrosion, donnant des alliages très durs.

Fraichement récompensée de la Palme d’Or au Festival de Cannes 2021, le deuxième long-métrage de Julia Ducournau – qui devient la deuxième femme à recevoir ce prix après Jane Campion pour La Leçon de Piano – n’est pas passé inaperçu. Comme le film Irreversible de Gaspar Noé il y a quelques années, les projections du film Titane au Festival ont causé des réactions extrêmes (évanouissements, malaises en tout genre, dénonciation d’un cinéma trop violent, etc…) et pour cause : Julia Ducournau signe un film à vif, dérangeant et effectivement violent, bercé entre un female gaze conquérant et une volonté brulante de casser les codes du film de genre.
Alors que je n’avais pas aimé, voire détesté, Grave et toute la hype qu’il y avait autour, Titane m’a captivée et bousculée du début à la fin, offrant une expérience ciné singulière qui ne m’a pas laissée indifférente. A ce stade, je ne sais toujours pas si j’ai aimé le film ou pas, mais était-ce vraiment le but ?

Dès le début Titane étonne : d’une part parce que la première partie dérive du pitch initial – notamment avec une scène d’ouverture absolument sublime où le personnage danse de façon très suggestive sur une voiture (entre autres…) – et d’autre part parce qu’Agathe Rousselle vampirise l’écran avec une énergie à la fois vorace, brutale et charismatique. L’image du corps est décomplexée, tantôt sexuelle et érotique, tantôt dépouillé de tout symbolisme pour servir ses simples fonctions motrices, même si l’objectif est meurtrier (ou cannibale). Une entrée en matière qui va se ressentir dans tout le film, Julia Ducournau ne cherche plus à émoustiller avec la nudité mais ce sert de son caractère tabou pour libérer ses personnages de leurs matières organiques et permettre au spectateur de voir le corps différemment : déformé, tordu, meurtri… secondaire.

Et puis il y a Titane, cet objet insaisissable qui mute sous nos yeux, avec des détours qui frôlent parfois l’absurde, alors que les deux personnages principaux entre en collision, se jetant à corps perdus dans une relation improbable, voir impossible, mais marqué par le besoin viscéral d’être reconnu ou accepté, même sous un masque mensonger. L’ensemble est à la fois étrange et pourtant limpide alors que ces deux âmes déchirées cherchent à combler un manque, quitte à croire à leurs propres illusions. C’est surement cette seconde partie du film qui rend Titane aussi hypnotisant, alors que Julia Ducournau relâche sa pression explicite et peu ragoûtante pour chercher des restes de beauté et d’authenticité presque poétique dans un écrin pourtant sombre et brutal, masculin et souvent radical.

Titane est une montagne russe qu’on embarque dans une nuit noire : imprévisible, déroutante et choquante, mais qui laisse une impression forte qui ne mériterait presque de ne pas être réduite à un simple « j’aime » ou « je n’aime pas ». Titane est aussi indéfinissable que torturé, et pourtant fascinant dans sa mise en œuvre. Julia Ducournau se surpasse derrière la caméra et livre un film soigné, au point de vue délibérément provocant qui pose un regard foncièrement féminin sans pour autant fuir le malaise, au contraire. Certains passages de Titane sont durs à regarder mais à défaut d’être gratuitement explicite ou graphique, le film choisit le suggestif et préfère jouer avec les sons pour aller jusqu’au bout de son propos. Résultat, j’ai eu du mal à affronter quelques scènes.

Au casting, j’ai découvert Agathe Rousselle : magnétique, androgyne et envoûtante, face à un Vincent Lindon (En Guerre, Dernier Amour, L’Apparition…) incroyablement libre et véritablement bouleversant. Autour d’eux, quelques clins d’œil comme le réalisateur Bertrand Bonnello (Zombi Child, Nocturama, Saint Laurent…) et la présence de Garance Marillier (Grave, Madame Claude…).

En conclusion, si je devais résumer Titane en un mot, ce serait : déroutant. Julia Ducournau livre un second film plus abouti et nettement moins scolaire à travers une fable presque familiale atypique, tournoyant autour des relations parentales et des travers humains qui poussent au pire, depuis la solitude à la peur de l’autre, en passant par le besoin viscéral d’appartenance malgré ses propres différences. Et au milieu, la matière se mélange et se crée : organique, métallique, molle et indestructible… Complexe mais captivant, Titane est clairement l’OFNI* du moment dont je ne pourrai en expliquer les symbolismes et puis, à quoi bon définir l’objet jusqu’au moindre détail ? À voir, en ayant le cœur bien accroché (et l’esprit ouvert).

* OFNI : Objet filmique non identifié

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