Drame, Thriller

[COUP DE CŒUR] Emilia Pérez, de Jacques Audiard

Le pitch : Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir des criminels qu’à servir la justice. Mais une porte de sortie inespérée s’ouvre à elle, aider le chef de cartel Manitas à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être.

Après son dernier film en noir et blanc, Les Olympiades, le grand cinéaste Jacques Audiard (Les Frères Sisters, Dheepan, De Rouille et d’Os, Un Prophète…) revient en couleurs, et quelles belles couleurs !
Habitué des récits poignants, porté par des personnages bruts baignant une ambiance féroce, le réalisateur français s’offre une incursion inattendue en Amérique Latine et dans la comédie musicale, avec Emilia Pérez, une œuvre aussi sublime que captivante.

Au cœur de ce film magistral : Rita, brillante avocate prisonnière d’un monde corrompu où elle excelle à blanchir des criminels, se voit offrir une échappatoire improbable : aider Manitas, chef de cartel, à réaliser son rêve ultime de devenir une femme. Cette improbable alliance entre la brutalité des cartels mexicains et la quête d’identité transgenre se déploie avec une maîtrise narrative impressionnante, à travers des tableaux musicaux incroyables. Alors que l’héroïne semble être une passerelle entre le monde du crime et la voix populaire, quand les chants ne dénoncent pas le système aveugle et patriarcal qui délaisse son peuple opprimé, ils mettent en exergue les sentiments complexes à travers lesquels évoluent les protagonistes. D’une armada de rue à un restaurant guindé, de la complainte d’une épouse prisonnière à une incursion dans la chirurgie esthétique, Emilia Pérez nous emporte dans une ronde époustouflante et marquée par des tableaux grandioses et à couper le souffle.

Jacques Audiard réussit ici un véritable tour de force, en mêlant la violence crue du crime organisé au sujet sensible de la transidentité, le tout enveloppé dans l’esthétique de comédie musicale aux effluves latines, tantôt entraînantes, tantôt poignantes. Les scènes sont à la fois brutales et magnifiquement chorégraphiées, créant un contraste saisissant avec les thèmes abordés, qui résonne tout au long du film. Chaque tableau est une explosion d’émotions, porté par des chansons qui touchent en plein cœur. Les décors spectaculaires et la photographie captivante enrichissent l’expérience visuelle, renforçant l’impact émotionnel de chaque moment (notamment Zoé Saldaña en costume rouge, sur les tables d’un banquet chic plongé dans la pénombre : un régal !).

Emilia Pérez ose, s’envole, stagne parfois avant de reprendre de plus belle, en embrassant à merveille ses failles pour un résultat plus brut et plus authentique  en dévoilant ses personnages ébréchés ou chancelant, mais indéniablement touchants, chacun à leur manière. Le contraste entre la violence sous-jacente et la poésie noire de cette parenthèse lumineuse aux doux airs de seconde chance est d’une beauté tentaculaire qui m’a étreinte et ravie de bout en bout.
Alors oui, on pourrait parfois se demander comment les proches ne réalisent pas la ressemblance, mais le film émet en sous-sol l’hypothèse que la disparition de Manitas a pu rimer avec la libération pour certains. A partir de là, l’œil est libre de voir ou d’ignorer ce qu’il voit.

Tragique, lumineux, Emila Perez se demande surtout si les erreurs du passé peuvent être rachetées dans une comédie désenchantée, qui recherche tout de même l’espoir dans les ressorts les plus sombres d’une humanité figée dans un monde souvent démuni marqué par la violence et la pauvreté. Car en effet, Emilia Pérez n’est pas seulement un film, c’est une exploration audacieuse sur la rédemption, sur la possibilité de réécrire son histoire même dans les recoins les plus sombres de l’existence. Audiard nous invite à réfléchir sur la complexité humaine, sur la capacité à trouver l’espoir même au milieu de la désillusion la plus profonde.

Au casting : ce n’est pas pour rien que les actrices, Zoe Saldaña (Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3, Avatar : La Voie de l’Eau, Amsterdam…), Karla Sofía Gascón (Hasta El Fin Del Mundo, Una Familia Con Suerte…), Selena Gomez (Only Murders In The Building, Hôtel Transylvanie, The Dead Don’t Die…) et Adriana Paz (L’un De Nous Doit Mourir…), ont reçu ensemble le prix d’interprétation féminine. Le casting est le véritable atout du film, incarnent avec justesse des personnages profondément complexes et émouvants. La plupart ne sont pas chanteuses, cela s’entend, mais cela ajoute une forme de fébrilité à leurs voix qui fait passer les émotions à travers l’écran.
Quelques hommes sont également de passage, comme Édgar Ramirez (355, Jungle Cruise…), Mark Ivanir (Kajillionnaire…) ou encore Daniel Velasco Acosta.

En conclusion, Emilia Pérez est une œuvre marquante qui ose repousser les frontières du genre et qui permet à Jacques Audiard de montrer qu’il reste un des meilleurs réalisateurs français à ce jour, offrant une expérience riche en émotions et en réflexions. C’est un film qui reste avec vous longtemps après le générique final, rappelant que même dans la noirceur, il y a toujours une lueur d’espoir à saisir. Dommage que la bande-originale ne soit toujours pas disponible en streaming ! Mais je pense que les studios de distributions réserve ça pour la sortie américaine qui arrivera plus tard dans l’année, afin de donner une belle chance au films pour les Oscars 2025 (je dis ça, je dis rien). À voir, évidemment.

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