Drame

[CRITIQUE] The Bride !, de Maggie Gyllenhaal

Le pitch : Rongé par la solitude, « Frank » se rend à Chicago dans les années 1930 et demande au Dr. Euphronious, scientifique visionnaire, de lui créer une compagne. Ensemble, ils ressuscitent une jeune femme assassinée, et la fiancée prend vie ! Mais la suite des événements dépasse tout ce que qu’ils auraient pu imaginer : meurtres, possessions, et un couple hors-la-loi qui se retrouve au centre d’un mouvement social radical et débridé, et d’une histoire d’amour passionnelle et tumultueuse !

Après The Lost Daughter en 2021, Maggie Gyllenhaal signe avec The Bride! un deuxième long-métrage radical, théâtral et résolument atypique. Derrière une mise en scène parfois pompeuse et un goût assumé pour l’effet de style, la réalisatrice livre surtout un film habité par une colère sourde : celle de femmes invisibilisées, utilisées, violentées ou simplement réduites au silence.

Dès l’ouverture, The Bride! entrouvre le voile entre la réalité et la fiction, avec l’apparition spectrale en noir et blanc de Mary Shelley elle-même, comme revenue d’outre-tombe pour reprendre possession de son œuvre. Une manière pour Maggie Gyllenhaal de poser immédiatement les bases de son projet : reprendre la créature de Frankenstein et la réinvestir d’un regard contemporain, afin d’honorer les travaux inachevés de sa muse. L’esprit de l’autrice semble ainsi se frayer un chemin dans le corps d’une femme assassinée, ressuscitée dans un monde où le monstre de Shelley existe réellement.

Au départ, l’ensemble peut dérouter. La mise en scène déborde d’idées visuelles, d’ambiances contrastées et de ruptures de ton, oscillant entre comédie noire, furie punk-rock et tirades théâtrales en anglais d’époque. Maggie Gyllenhaal empile les intentions, les textures, les symboles, au point de donner parfois l’impression d’un film qui se disperse. Mais une fois passée cette première impression de foisonnement un peu démonstratif, le cœur du film apparaît plus clairement. Sous cette forme parfois chaotique se tisse en réalité une trame redoutablement cohérente sur l’invisibilisation des femmes. Une enquêtrice à qui l’on refuse son titre, des prostituées anonymes, des scènes d’agressions brutales, des secrétaires ignorées dans des pièces pleines d’hommes vociférants : The Bride! accumule les situations où la société patriarcale relègue les femmes à l’arrière-plan.
The Bride! devient alors une déclaration furieuse, presque un manifeste. Il y a quelque chose d’ironique, et de tristement juste, dans ces moments où des personnages masculins occupent tout l’espace sonore pendant que les femmes, littéralement présentes, restent invisibles à leurs yeux. Maggie Gyllenhaal transforme cette invisibilité en moteur narratif et en fuel pour exprimer la colère de cette Bride malgré elle.

Et au fond, tout part d’un point de départ très simple : la solitude de Frankenstein. Son désir de compagne n’a rien d’un élan romantique ; il voit cette femme comme un remède à son mal-être, un objet censé combler un vide. Une solution, pas une personne. Sauf que cette nouvelle créature, hantée par l’esprit rebelle de Mary Shelley, refuse ce rôle assigné en s’interrogeant sur son existence, sur son passé fragmenté et sur sa place dans le monde. The Bride! observe les rapports de pouvoir et s’émancipe via la rébellion. Comme si la créature elle-même contaminait la mise en scène, The Bride! devient une fuite en avant, parfois décousue, souvent fascinante, portée par une envie débordante de dire et de dénoncer. Le tumulte visuel et sonore étouffe parfois le propos, mais il est difficile de ne pas reconnaître la singularité d’un objet qui tente réellement quelque chose.

Certains murmurent que The Bride! est ce que Joker : Folie à Deux aurait dû être et je ne peux qu’être d’accord. Le film assume et maîtrise la même énergie presque anarchique, parfois musicale sur les bord, dans un univers stylisé qui n’est pas sans rappeler les ambiances du film de Todd Phillips, la flamme incandescente et fataliste d’un Bonnie & Clyde ou encore la vision désenchantée d’un Cruella de Craig Gillespie – dans un contexte nettement moins familial ! Et d’ailleurs, quitte à parler de références, quelques clins d’oeil plus ou moins volontaire m’ont fait sourire, comme la vision des collants d’une certaine « Secrétaire » ou l’intrusion fracassante du couple lors d’une soirée mondaine qui rappelle l’intrusion tout aussi fracassante du Joker by Heath Ledger dans The Dark Knight où Christian Bale y incarnait le rôle-titre.

Au casting, j’ai adoré le duo Christian Bale (Amsterdam, Thor : Love and Thunder, The Pale Blue Eye…) et Jessie Buckley (Scandaleusement Vôtre, Men, Je Veux Juste en Finir…). Le premier, moins habitué à être en retrait, laisse brillamment sa place à la seconde, tout en s’amusant visiblement dans cet univers baroque. Pour être honnête, j’ai toujours eu du mal avec Jessie Buckley, pourtant souvent saluée par la critique et actuellement en lice pour l’Oscar de la Meilleure actrice dans Hamnet, mais que j’ai toujours trouver un poil criarde. Avec The Bride!, elle trouve ici un rôle parfaitement taillé pour son énergie brute et imprévisible.
À l’affiche également, on retrouve Annette Benning (Insubmersible, Captain Marvel…) et Penélope Cruz (Ferrai, 355…), ainsi que deux hommes qui partagent la vie de la réalisatrice : Peter Sarsgaard (Présumé Innocent, The Batman…) et Jake Gyllenhaal (Road House, Ambulance…), qui en profite pour démontrer ses talents de showman.

En conclusion, on pourrait reprocher à The Bride! son côté prétentieux, son trop-plein d’idées ou son goût pour la démonstration. Mais difficile de nier que Maggie Gyllenhaal signe un film qui sort franchement du lot : une relecture punk et furieuse du mythe de Frankenstein, traversée par la voix, longtemps étouffée, des femmes. À voir.

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