Super héros, Thriller

[CRITIQUE] The Batman, de Matt Reeves

Le pitch : Deux années à arpenter les rues en tant que Batman et à insuffler la peur chez les criminels ont mené Bruce Wayne au coeur des ténèbres de Gotham City. Avec seulement quelques alliés de confiance – Alfred Pennyworth, le lieutenant James Gordon – parmi le réseau corrompu de fonctionnaires et de personnalités de la ville, le justicier solitaire s’est imposé comme la seule incarnation de la vengeance parmi ses concitoyens. Lorsqu’un tueur s’en prend à l’élite de Gotham par une série de machinations sadiques, une piste d’indices cryptiques envoie le plus grand détective du monde sur une enquête dans la pègre, où il rencontre des personnages tels que Selina Kyle, alias Catwoman, Oswald Cobblepot, alias le Pingouin, Carmine Falcone et Edward Nashton, alias l’Homme-Mystère. Alors que les preuves s’accumulent et que l’ampleur des plans du coupable devient clair, Batman doit forger de nouvelles relations, démasquer le coupable et rétablir un semblant de justice au milieu de l’abus de pouvoir et de corruption sévissant à Gotham City depuis longtemps.

*** Ne contient pas de spoilers majeurs,
mais peut contenir des indices sur certaines scènes ***

Alors que la vision de Zack Snyder est encore tiède, notamment avec la sortie de Justice League – The Snyder Cut l’année dernière, DC et Warner Bros rebattent les cartes et revisitent une nouvelle fois la psyché du Chevalier Noir. En travaux depuis fin 2015, Ben Affleck a longtemps été rattaché à la réalisation de ce film, jusqu’à sa défection deux ans plus tard. C’est finalement Matt Reeves qui reprend le projet, tandis que le Batverse est à nouveau remanier, annonçant un changement entier du casting découvert depuis Batman v Superman de Zack Snyder.

De Cloverfield jusqu’à The Batman, en passant par les deux derniers chapitres de la trilogie La Planète des SingesL’Affrontement et Suprématie, Matt Reeves semble s’épanouir dans ses ambiances sombres et viscérales souvent aux frontières de l’humanité – au sens propre comme au sens figuré. Du coup, cette revisite de Batman semble parfaitement coller à son style, ce qui a rendu l’attente encore plus impatiente.

Dans son écrin graphique rouge, orange et noir, The Batman explore une version très sombre du héros, qu’on a toujours connu rongé par la mort de ses parents et le poids du combat éternel qu’il mène pour sauver sa ville. Ici, Matt Reeves y ajoute des accents désabusés, dépeignant un justicier qui intervient sans plus y croire, alors qu’une nouvelle vague de crimes calculés et revendiqués demande son attention. Là où les films précédents s’articulaient autour de l’entourage de Batman, ses nombreux alliés ou ses vilains iconiques, The Batman se recentre sur ce qui fait du Chevalier Noir un héros différent, à savoir sa casquette prédominante de détective. En effet, au-delà de la richesse et des gadgets ailés, Batman est un enquêteur chevronné, qui utilise ses moyens et son statut de justicier pour aller plus loin que la police, souvent corrompue, de Gotham City. C’est ce pendant que le film de Matt Reeves explore, confronté à l’ambition grandissante et malveillante d’un nouvel ennemi, The Riddler.
Dans un décor poisseux et pluvieux, The Batman s’enfonce dans les profondeurs à la recherche de la lumière, plus proche de la vision de Tim Burton à l’époque, mais cette fois, le Sphinx est bien moins coloré que celle de Batman Forever de Joel Schumacher (1995). La métaphore est superbe et l’exercice subtil : alors que le film démarre sur une tonalité fataliste et un héros prêt à apposer le point final à son aventure, cette version de Matt Reeves va creuser au plus profond de son histoire et de celle de Gotham pour essayer d’y trouver une once d’espoir ou une raison de continuer le combat.

Inévitablement, The Batman fait l’effet d’un nouveau Batman Begins. Certes, le justicier existe déjà depuis deux ans dans sa diégèse, mais le film de Matt Reeves semble repositionner ses pions sur l’échiquier. On prend les mêmes et on recommence, ou presque : The Batman remet au goût du jour des personnages relégués aux séries télé depuis quelques années – notamment le Pingouin, dont une itération du personnage vit dans la série Gotham. Cependant, si la ressemblance avec la version de Nolan est visible, c’est aussi pour une bonne raison : la pègre et la politique de Gotham sont au cœur des aventures comics du Chevalier Noir, dont l’histoire personnelle et/ou familiale est souvent au coeur des intrigues. Du coup, c’est plutôt un bon point.
Là où je suis mitigée, ce serait sur l’approche des vilains du film. L’ombre du Joker et de Bane version Nolan plane beaucoup sur l’écriture de certains personnages, voire même certaines scènes. Une course-poursuite va par exemple rappeler des plan de The Dark Knight avec ce Joker exalté et les cheveux au vent dans un cadre laissant largement la place à un arrière-plan dévoilant l’asphalte derrière lui… Peut-être un hommage à cette scène incroyable et quasi-culte ? Et pourtant, d’autres ressemblances viennent s’accrocher au récit : du plan réfléchi jusqu’à la voix rendu étouffée par un masque, les rappels sont si nombreux que j’ai souvent eu l’impression que Matt Reeves avait modelé son Riddler sur les mécanismes qui avaient le mieux fonctionné dans la trilogie de Nolan.

Finalement, un des gros points for de The Batman c’est la façon dont Matt Reeves – et Robert Pattinson – s’est approprié ce personnage. Noir, oui, mais tiraillé d’un rouge vibrant et d’un orange crépusculaire, comme des variations inquiétantes et parfois dangereuses. Un code couleur qui pourrait fâcher une certaine Batwoman, certes, mais qui colle à l’énergie empreinte de colère, voire de rage, du film à travers ce héros à bout dont l’humanité ne tient qu’à un fil. La photographie est sombre et solennelle, les plans sont souvent d’une beauté à couper le souffle… Rien de novateur ni d’étonnant jusqu’à là, mais c’est tout simplement beau et bien articulé. J’ai aimé ces plongées aux portes de la nuit, les corps qui se découpent presque en ombres chinoises. Même si l’intrigue s’étale sur plusieurs nuits, Matt Reeves les agglomère les autres pour mieux capter la noirceur saisissante du dernier acte au cœur d’un film animé entre un crépuscule funeste et une aube premetteuse d’un renouveau (wink wink #subtilité).
Ajoutons à cela, la musique de Michael Giacchino qui, décidément, me plait de plus en plus. Le thème de The Batman colle à cette montée en puissance lancinante, avec ces notes indéniablement Batman-esques. Il y a encore quelques années, je n’entendais pas la musique dans les films, là j’ai été emballée par l’ambiance musicale quasi-omniprésente, qui accompagne la gravité du récit (et ses pointes de légèreté au piano presque inaudibles)

Beaucoup de Batman, peu de Bruce Wayne, ai-je remarqué. Frilosité à montrer le visage d’un acteur qui s’est largement fait connaître pour un de ses rôles discutables ? Peut-être. Mais The Batman montre aussi un homme qui s’est réfugié sous le masque de son alter-ego sans visage, si bien qu’il a comme disparu de la surface pour éviter d’affronter ses cicatrices encore bien vivaces à la lumière du jour. Le film le traduit bien, Bruce Wayne apparait comme une ombre, uniquement présent pour satisfaire ses besoins biologiques (se nourrir), tandis que la nuit dévore ses journées qui disparaissent.

Enfin, The Batman est-il à la hauteur de la hype qu’il suscite depuis quelques semaines ? Pour moi, non. D’une part, parce que je n’en attendais pas moins de Robert Pattinson, son casting ne m’a jamais inquiétée car il s’agit d’un très bon acteur et, de plus, j’aime beaucoup le travail de Matt Reeves (sauf Cloverfield). J’aime la façon dont The Batman prend le genre super-héroïque à revers en exposant un personnage central dévoré par sa part d’ombre, de colère et de névroses. Les moments de climax sont implicites, comme étouffés par un univers déjà opaque où la violence fait déjà parti du paysage et du quotidien de Batman (ou Gotham).
Cependant, les longueurs du film se font largement ressentir. Trois heures à s’en prendre plein la vue c’est bien, mais ca reste trois heures tout de même pour accompagner un récit qui prend le temps (trop) de faire évoluer son enquête et d’explorer les nombreuses strates de son personnages. Mais dans ces trois heures, il faut aussi faire avec le déplacement en slow-motion naturel du héros, un poil exagéré pour souligner son coté impressionnant, silencieux et inquiétant (il ne faut pas autant de temps pour s’emparer d’un objet, Batman, il suffit !). Autant de détails qui m’ont fait regardé ma montre à plusieurs reprises, malheureusement.
Enfin, comment mentionné plus haut, les ressemblances avec certains éléments de la trilogie de Nolan, notamment au niveau des antagonistes de The Batman, me dérange. L’ensemble reste fidèle, je pense, à l’ADN de l’univers du comics, à travers l’histoire des personnages et les plans tentaculaires et/ou manichéens des vilains de tête… Mais finalement, le film de Matt Reeves, bien que joliment réalisé et raconté, ne fait pas de nouvelle proposition (comme l’avait fait la trop courte vision de Zack Snyder) et reste sur un terrain conquis d’avance. Un manque d’audace qui rajoute l’impression d’étirement du récit, entre redites et répétition, qui, encore une fois, fait bien sentir ses trois heures. Quitte à faire une nouvelle revisite du Batman, j’espérais – en tout cas de nombreux indices ouvraient la voie pour – l’introduction d’autres personnages (genre un rouge-gorge…) et certainement pas le teasing last minute d’un revenant. Chut, je n’en dis pas plus.

Au casting, Robert Pattinson tient le rôle titre. Si vous avez grincé des dents à l’annonce de son casting, c’est probablement parce que vous n’en aviez que l’image de l’acteur à midinettes connu pour son rôle de vampire scintillant dans une franchise dont je tairais le nom. Et pourtant, Robert Pattinson, sous l’aile de David Cronenberg, a su révéler son talent d’acteur notamment dans une veine plus sombre et torturé. De Cosmopolis à Tenet, en passant par Maps to the Stars, The Lost City of Z, Good Times (qui fait l’objet d’un clin d’œil au début du film) ou encore The Lighthouse, Robert Pattinson a une filmographie solide et ajoute le rôle du Chevalier Noir au compteur, parmi ses réussites. Ultra-convaincant et intriguant, l’acteur s’efface au profit d’un héros sombre et menaçant.
Autour de lui, Zoe Kravitz (Big Little Lies, Les Animaux Fantastiques 2, Gemini…) s’illustre dans le rôle de Catwoman (3e version), mais ne fait qu’office de love interest ++ dans un univers qui n’est pas le sien. Jeffrey Wright (What If…?, Mourir Peut Attendre, The French Dispatch…) incarne un commissaire Gordon effacé et dépassé, sans véritable intérêt dans l’ombre d’un héros plus imposant.
À l’affiche également, Paul Dano (Okja, Youth, Prisoners…) joue les troubles fêtes, Colin Farell (Dumbo, Les Veuves, Les Proies…) est si méconnaissable que c’en est troublant (mention spéciale pour la scène où il doit se dandiner comme un pingouin), tandis que John Turturro (Gloria Bell, Transformers: The Last Knight, The Night Of…) revisite un Carmine Falcone plus convaincant que sa version dans Batman Begins.
Andy Serkis (Venom – Let There Be Carnage, Mowgli, Black Panther…) se fait trop rare, tandis que Peter Sarsgaard (Dopesick, The Lost Daughter…) et les jumeaux Charles et Max Carver (Desperate Housewives…) sont également de la partie.

En conclusion, Matt Reeves relève le défi (hihi) de proposer une nouvelle version du Chevalier Noir dans une version nerveux, hanté et engluée dans une violence poisseuse. The Batman s’impose comme une des versions les plus matures et intemporelles de la franchises, même si l’ensemble n’ose pas vraiment bousculer une recette déjà bien balisée et préfère se concentrer sur la présentation. À voir, évidemment.

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