
Le pitch : A quelques jours de son procès pour les crimes commis sous les traits du Joker, Arthur Fleck rencontre le grand amour et se trouve entraîné dans une folie à deux.
Près de cinq ans ont passé depuis le film Joker de Todd Phillips (la trilogie Very Bad Trip, War Dogs, Date Limite…) qui avait surpris tant par sa tonalité sombre que par son interprétation opéra-esque du célèbre antagoniste de l’univers DC Comics. Un film qui, à l’époque du DCEU, faisait déjà bande à part, à l’instar de The Batman. Un film qui, à l’époque, m’avait décontenancée : si j’ai apprécié certaines qualités du film -malgré son polissage clairement destinés aux Oscars -, j’avais tout de même un doute sur l’interprétation “comics” du film, car sans les touches DC Comics, le film aurait tout aussi bien pu inventer et/ou s’appliquer à un personnage lambda. Après, bon, l’appeler Joker ça fait un peu plus vendre !
Cinq ans plus tard, mes doutes se confirment devant cette suite intitulée Joker : Folie à Deux (titre VO), qui ose, de surcroit, s’aventurer dans la comédie musicale. Cette nouvelle tentative laisse perplexe, tant elle peine à équilibrer les genres et à donner du sens à son récit.
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Avant de m’étaler sur la partie musicale et la couche DC Comics, Joker : Folie à Deux déçoit d’abord par la vacuité de son récit, ou plutôt le fait que son sujet principal (la folie) est dilué dans une série de sous-intrigues qui n’apportent que peu de consistance à l’histoire, affaiblissant la profondeur de la réflexion sur la santé mentale d’Arthur Fleck et sa notoriété médiatique éphémère. Déjà, le premier film avait cette même particularité mais, grâce à l’effet de surprise et novateur, il était parvenu à centrer son récit sur la montée de la violence au sein d’une société au bord du gouffre. Cette suite n’apporte rien de nouveau et ne fait qu’observer les journées d’Arthur Fleck en prison, puis un procès dont l’issue sera forcément désastreuse (normal, après avoir tué froidement des gens me diriez-vous) et une pseudo-romance musicale.

Englué en toile de fond, le film va tourner autour de la question de la folie du héros et s’il est possible de dissocier le tueur de l’être blessé par sa môman, tandis que la célébrité du Joker (dans sa diégèse) cueille le sujet de l’impact médiatique dans une affaire judiciaire. Cela aurait pu être intéressant, surtout avec la présence de cette “Lee” en mode influenceuse en face cam, comme pour souligner le besoin avide de certains de vouloir briller sous les projecteurs. Oui mais voila, entre la comédie musicale et les rappels à l’univers DC Comics, Joker : Folie à Deux perd le peu de ferveur qu’il avait déjà, pour devenir un objet essouflé et inconsistant, camouflé derrière une photographie et une ambiance obscure pour rassurer les “fanboys”.

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Et pour rassurer, Todd Phillips met les bouchées doubles, car en annonçant faire une comédie musicale, Joker : Folie à Deux a d’emblée suscité des réactions diamétralement opposées : l’encensement des cinéphiles dédaigneux qui saluaient la prise de risque là où les films Marvel Studios remâchent la même recette, d’un coté ; de l’autre, l’inquiétude des amateurs de films super-héroiques (DC ou Marvel), peu habitués à voir leurs personnages favoris pousser la chansonnette. Pourtant, le genre musical n’est pas exclusif à la comédie ni à la romance.
Du film Les Temps Modernes (musical par défaut) à Emilia Pérez, en passant par Huit Femmes de François Ozon qui proposait un whodunnit à la française, Sweeney Todd de Tim Burton qui retraçait le parcours d’un barbier sanguinaire ou encore Office de Johnny To qui dépeignait les vicissitudes du monde corporate chinois, il existe de nombreux films qui se servent du genre pour mettre en scène des histoires plus sombres (hello La Mélodie du Bonheur !). Alors dans le fond, un Joker qui chante, pourquoi pas ? Il dansait déjà pas mal dans le premier film.

Sauf que, pour qu’une comédie musicale fonctionne, il ne suffit pas uniquement de pousser la chansonnette. Si le film parvient à proposer des tableaux sympathiques, rappelant les belles heures du genre (avec des oeillades régulières aux films de Charlie Chaplin), la variété et le talent variable également des protagonistes ont largement freiné mon enthousiasme pendant le visionnage du film. Là où une Lady Gaga navigue en terrain familier, Joaquin Phoenix, lui, se repose sur ses talents de performer appuyé qui, cette fois, ne suffiront pas à donner le change. Peu de chansons originales, le film mise sur des reprises de chansons old school et connues pour fédérer, rappeler le premier film (That’s life, le motto de Murray Franklin joué par Robert De Niro) et rester en tête (donnant l’impression qu’on a aimé le film alors qu’en fait on fredonnera juste des classiques). Ajoutons à cela que, d’habitude, les délires fantasmagoriques de spectacles et de shows sont généralement réservé au lore de Harley Quinn (voir la série animée éponyme ou le film Birds of Prey), et cela m’amène à mon dernier point déceptif.

Pourquoi DC Comics ? Pourquoi le Joker, pourquoi Gotham, pourquoi l’univers Batman ? Au-delà de l’aspect marketing, il n’y aucun intérêt à marcher sur les traces d’un univers qu’il ne maîtrise pas. Les films de Todd Phillips auraient, selon moi, été plus percutants s’ils s’étaient dépatouillés de cette ampoule au pied pour s’attarder plus tranquillement sur la descente aux enfers et la montée de la violence d’un personnage que la vie n’a pas épargné (car oui, si vous n’avez pas suivi, la vie d’Arthur Fleck est triste). Entre le parallèle avec nos sociétés actuelles, les thématiques de la violence puis de la folie, ou encore la vision du système carcéral, les films Joker, puis Joker : Folie à Deux auraient pu (et dû) exister sans la surcouche super-héroïque qui fait ici défaut. Si le néophyte ne s’en souciera pas, rien que par son titre, le film fait appel à une certaine audience qui attendra de la cohérence, a minima, et une adaptation plus ou moins fidèle voire améliorée de la version papier. Et c’est là que Joker : Folie à Deux me perd, m’agace et me met colère.
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Le véritable problème de Joker : Folie à Deux réside en effet dans son lien avec l’univers DC Comics. L’intégration de personnages, tels que cette pseudo Harley « Lee » Quinn et un nouveau Harvey Dent, ressemble plus à un artifice marketing qu’une réelle nécessité narrative. La surcouche DC pèse sur le film, qui aurait probablement gagné en force s’il s’était affranchi de ces références super-héroïques pour se concentrer pleinement sur la trajectoire de ses personnages. En tentant de jouer sur plusieurs tableaux à la fois – drame psychologique, comédie musicale, film de super-héros – Todd Phillips livre un ensemble incohérent et sans véritable direction… Jusqu’à un twist final sorti de derrière les fagots qui, au lieu de susciter la surprise espérée, ressemble surtout à un gros doigt d’honneur pour le spectateur qui a pris la peine de donner de son temps. Et pour boucler la boucle dans le manque d’originalité, ce twist a déjà été vu dans la série Gotham…

Au casting, parlons-en ! En tête d’affiche, deux acteurs qui pensaient surement décrocher une nomination aux prochains Oscars (voire même récolter la statuette !) au moment où ils ont signé le contrat. Nommé pour ce même rôle en 2020, Joaquin Phoenix (Napoléon, Beau Is Afraid, Les Frères Sisters…) continue d’en faire des caisses pour affiner son personnage, à grand renforts de perte de poids, oeillades torves et vocalises éraillées. Un an auparavant, Lady Gaga (House of Gucci, Sin City : J’ai Tué Pour Elle, American Horror Story…) faisait aussi partie des nommées avec A Star Is Born, la chanteuse-actrice rempile donc en livrant une sous-version éteinte et peu appréciable de Harley Quinn. Coté chant et spectacle, je m’attendais à bien mieux de sa part, à l’arrivée soit elle fredonne aussi bien que moi sous la douche, soit elle en fait trop. Le seul point commun avec sa « Lee » Quinn, c’est que toutes deux semblent très fières d’être sous les projecteurs…
Autour d’eux, je me demande encore ce que Brendan Gleeson (Les Banshees d’Inisherin, Macbeth…) est venu faire dans tout ça, Catherine Keener (Les Indestructibles 2, Sicario : La Guerre des Cartels…) ne m’inspire plus confiance depuis Get Out, tandis que Zazie Beetz (Bullet Train…), Steve Coogan (The Lost King…) et Leigh Gill (The Witcher…) viennent récupérer leurs chèques au passage. On découvre également Harry Lawtey (Industry…) en simili Harvey Dent, tandis que Jacob Lofland (Le Labyrinthe : Le Remède Mortel…) rappelle curieusement quelqu’un (wink wink).
En conclusion, Joker : Folie à Deux s’enlise dans ses ambitions contradictoires, ne parvenant ni à briller sur le plan musical, ni à offrir une nouvelle perspective satisfaisante de l’univers du Joker. Si le premier opus proposait une nouvelle vision du célèbre ennemi de Batman, cette suite ne fait que ressasser les événements du passé et stagne dans un récit encombré de fils conducteurs inutiles. Malgré son esthétique dépressive sombre qui fait les armes des films DC/Warner, Joker : Folie à Deux reste un exercice laborieux qui ne convaincra probablement ni les fans de DC, ni les amateurs de cinéma musical. À tester (ou pas).

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Petit retour sur le twist final : en prison, un autre détenu (Jacob Lofland) interpelle Arthur Fleck dans un couloir et veut lui raconter une blague. Un peu plus tôt dans le film, la caméra s’était déjà attardée sans raison apparente sur ce personnage qui observait Arthur Fleck parader devant ses co-détenus avec un grand sourire (*wink wink*). Lors de son ultime face-à-face avec Arthur, il lui raconte donc une blague avant le poignarder au moment de la chute. Alors qu’Arthur s’écroule (en chanson, pour le plus grand plaisir du spectateur), le détenu rit comme un dément et on peut l’apercevoir dans un arrière-plan flouté en train de se défigurer le visage, toujours en riant, pendant qu’Arthur Fleck meurt.
De son allure jusqu’à son geste, on comprend qu’il est en train de se faire le sourire du Joker et que ce personnage inconnu pourrait bien être le “vrai” Joker, celui des comics. D’ailleurs, l’acteur ressemble énormément à la représentation du Joker dans sa version papier et animée. Beaucoup de fans, lors de l’annonce de Jacob Lofland au casting avait déjà fait le lien, pensant notamment qu’il s’agissait d’un fils ou d’un frère caché d’Arthur Fleck qui reprendrait le flambeau du Joker par vengeance. C’aurait peut-être été une meilleure idée, d’ailleurs…
La question à un million est donc : pourquoi avoir fait deux films intitulés Joker, pour finalement nous dire “haha, ce n’était pas le vrai mais celui qui a inspiré LE Joker” ? Hihi ahaha c’est drôle. Sauf que ça ne colle pas à l’indice du premier film Joker qui sous-entendait qu’il était le demi-frère de Bruce Wayne – une version de Bruce bien trop jeune d’ailleurs. Et pis si ce n’était pas LE joker, pourquoi avoir intégrer une Harley Quinn (qu’ils ont nommé Harley “Lee” Quinzel – et non Harleen Quinzel) ? À part pour nous prendre pour des c*** je ne vois pas…
Enfin, comme dit plus haut, ce twist a déjà été exploré (certes un poil différemment, mais l’idée de faire croire à un Joker et en fait c’est pas lui, mais un autre gars est la même) dans les saisons 4 et 5 de la série Gotham, à travers les personnages de Jerome et Jeremiah Velaska.
