Drame

[CRITIQUE] Histoires Parallèles d’Asghar Farhadi

Le pitch : En quête d’inspiration pour son nouveau roman, Sylvie espionne ses voisins d’en face. Quand elle engage le jeune Adam pour l’aider dans son quotidien, elle ignore que celui-ci va bouleverser sa vie et son travail, jusqu’à ce que la fiction qu’elle avait imaginée dépasse leur réalité à tous.

Peu familière avec le cinéma, pourtant muli-récompensé, d’Asghar Farhadi (Une Séparation, Everybody Knows, Un Héros…), dont je n’ai vu que Le Passé (2013), je me suis laissée tenter par Histoires Parallèles autant pour son synopsis intrigant que pour son casting particulièrement séduisant sur le papier. Malheureusement, ce qui s’annonçait comme une réflexion sur les frontières entre fiction et réalité s’est surtout transformé en une longue expérience d’ennui.

Comme son titre l’indique, le film fait cohabiter plusieurs récits, réels ou imaginaires, qui naissent au détour de rencontres, de hasards ou du voyeurisme assumé d’une autrice observant ses voisins. D’un côté, la vie de Sylvie, une autrice solitaire, parfois visiter par sa nièce et qui finit par accepter d’héberger un sans-abri, alors qu’elle tente de poursuivre l’écriture de son roman. De l’autre, ledit roman qu’elle écrit en temps réel et dont les personnages sont inspirés par les voisins de l’immeuble d’en face qu’elle espionne sans vergogne.

Sur le papier, l’idée est séduisante, plus posée que la comédie policière Le Crime du 3e Étage de Rémi Bezançon. Dans les faits, la première moitié du film peine terriblement à décoller. Asghar Farhadi alterne les inserts entre la vie de son héroïne et la mise en abîme de son manuscrit. Mais ce double récit finit rapidement par tourner à vide : l’histoire tournicote autour d’un trio d’enregistreurs de son qui se délite en un triangle amoureux souffreteux, qui possède à peu près la même énergie qu’une bouteille de soda laissée ouverte depuis une semaine en pleine canicule. Quant aux nombreuses scènes de lecture ou de relecture, elles donnent souvent l’impression de faire office de remplissage plutôt que de véritable moteur narratif.

La banalité du quotidien peut être un formidable sujet de cinéma lorsqu’elle est sublimée par un regard ou une mise en scène plus ou moins inspiré. Jim Jarmusch l’a brillamment démontré avec Paterson, entre autres, alors qu’il suivait la vie banale d’un chauffeur de bus. Ici, Asghar Farhadi se contente de poser sa caméra et de jouer un peu avec le grain de l’image en post-production pour que le spectateur puisse se repérer entre les passages réels et les passages imaginer. Malheureusement, si le film est plutôt plat, il faudra aussi se faire à l’idée qu’être écrivain de fiction n’est probablement pas dans les cartes du réalisateur iranien tant le récit dans le récit est d’un ennui désarmant. J’y ai retrouvé tous les clichés du cinéma emprunté, entre ses silences mesurés, les échanges tout en retenu… on aurait dit de la caricature de ce qu’on s’imagine être le cinéma d’auteur, mais sans aucune dimension dramatique satisfaisante.

Pour être honnête, l’ennui aidant, je me suis plus amusée à revoir la filmographie des acteurs principaux car Histoires Parallèles est malheureusement la démonstration de l’entre-soi un poil snob du cinéma français, alors que les acteurs ont déjà joué les uns avec les autres au moins une fois (Virginie Efira et Pierre Niney dans 20 Ans d’Écart, Isabelle Huppert et Catherine Deneuve dans 8 Femmes, Virgine Efira et Isabelle Huppert dans Elle, Vincent Cassel et Pierre Niney dans Fiasco, etc.).

Cette longue mise en place finit par trouver une justification durant la seconde moitié du film. La fiction commence alors à entrer en collision avec la réalité à travers le personnage d’Adam, jeune homme curieux qui s’immisce progressivement dans la vie de Sylvie et semble adopter à son tour son regard voyeur sur le monde. Cette seconde partie apporte enfin un peu de mouvement. Histoires Parallèles s’intéresse alors à la manière dont l’imaginaire peut influencer la réalité, voire la faire dérailler. Les relations se fragilisent, les certitudes vacillent et certains personnages voient leur quotidien basculer sous l’effet de récits qu’ils ne maîtrisent plus vraiment.

Malgré ce regain de vie, Asghar Farhadi semble pourtant refuser d’exploiter pleinement les promesses de son sujet. Là où la confrontation entre fiction et réalité aurait pu produire des situations troublantes ou vertigineuses, le film reste sur le pas de la porte, sans jamais investir son sujet frontalement. Les rebondissements arrivent sans véritable impact et les personnages restent enfermés dans une forme de distance émotionnelle qui finit par empêcher toute implication.
Paradoxalement, l’un des aspects les plus intéressants concerne le travail du son. Alors que plusieurs personnages évoluent dans le milieu du cinéma, notamment celui des bruitages, le film attire notre attention sur tous ces détails sonores que l’on remarque peu : des pas, un froissement de tissu, le clapotis de l’eau. Une piste de réflexion intéressante, mais qui reste finalement anecdotique tant le temps se fait si long.

Au casting : comme dit plus haut, le réalisateur s’entoure de morceaux de choix. Isabelle Huppert (La Femme la Plus Riche du Monde, La Prisonnière de Bordeaux, Mon Crime…), reine, côtoie Adam Bessa (Les Fantômes, Haute Couture…) et India Hair (Planète B, Les Barbares…), tandis que Virgine Efira (Vie Privée, L’Amour et Les Forêts, En Attendant Bojangles…), Vincent Cassel (Fiasco, Les Linceuls, Les Trois Mousquetaires…) et Pierre Niney (Les Bad Guys 2, Gourou, Le Comte de Monte-Cristo…) s’étirent dans un huis-clos émotionnel.

En conclusion, derrière son dispositif élégant et ses ambitions méta-narratives, Histoires Parallèles laisse l’impression d’un film qui tourne longuement autour de ses idées sans jamais réussir à les transformer. Je comprends mieux pourquoi Asghar Farhadi est reparti, une fois n’est pas coutume, bredouille du dernier Festival de Cannes, ce n’était pas son année. À tenter.

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